Guide d’étude : L’Histoire de Tom Jones, un enfant trouvé par Henry Fielding (1749)
Contexte historique et bibliographique
L’Histoire de Tom Jones, un enfant trouvé de Henry Fielding a été publiée en 1749 et demeure l’une des œuvres fondatrices du roman anglais. L’auteur, Henry Fielding (1707–1754), était lui-même magistrat et dramaturge avant de se tourner vers la fiction en prose, et son expérience juridique a façonné la préoccupation du roman pour les preuves, le jugement et l’écart entre l’apparence et la réalité. L’œuvre appartient à la tradition picaresque, mais la dépasse par sa structure d’épopée comique rigoureusement tramée. Ses dix-huit livres sont chacun définis par une durée narrative précise, et Fielding présente explicitement l’œuvre comme une « épopée comique en prose ». Le roman parut à une période d’agitation jacobite ; une intrigue secondaire impliquant la rébellion de 1745 est tissée dans les aventures militaires de Tom, conférant à la narration par ailleurs picaresque un horizon historique indéniable. Le livre a été classé parmi les Bildungsromane, les histoires d’enfants trouvés et les romans d’identité, et il figure sur les listes des « Meilleurs livres de tous les temps », dans le canon de la littérature britannique et parmi les Harvard Classics.
Les origines de l’enfant trouvé (Livre I)
L’histoire commence dans le Somersetshire, où le squire Allworthy, un célibataire fortuné, rentre chez lui après une longue absence pour découvrir un nourrisson enveloppé dans un linge grossier, endormi dans son lit. La découverte déclenche une série d’enquêtes menées par Mme Deborah Wilkins, l’intendante redoutable, qui démasque la mère : Jenny Jones, une jeune femme du pays d’une érudition considérable (formée au latin par un maître d’école nommé Partridge), mais socialement vulnérable, qui avoue sous la pression mais refuse de révéler le nom du père. Allworthy choisit la miséricorde plutôt que le châtiment, décidant d’élever le garçon comme le sien et d’éloigner Jenny pour lui éviter une ruine sociale plus grande. Sa sœur, Mlle Bridget Allworthy, bien qu’elle ait proféré de violentes invectives contre la mère, dissimule sa compassion derrière une obéissance bougonne. Le bébé est nommé Thomas.
Une rumeur se répand selon laquelle Allworthy lui-même est le père, et la malveillance de ses voisins s’intensifie lorsqu’il épargne Jenny. Peu après, un docteur Blifil en quête de fortune, qui est depuis longtemps un invité dans la maison d’Allworthy tout en admirant secrètement Bridget, demande au squire d’intercéder en sa faveur. Le docteur recrute astucieusement son propre frère célibataire, le capitaine Blifil, pour courtiser Bridget à sa place, calculant que le vaste domaine du squire pourrait revenir à la lignée des Blifil par l’intermédiaire d’une nièce ou d’un neveu. Bridget, malgré sa prudence, tombe amoureuse du Capitaine, et un mariage s’ensuit après moins d’un mois de cour. Le Dr Blifil, le prétendu médiateur, se retourne alors grotesquement contre son frère, citant précisément cette médiation comme une offense impardonnable, une manifestation de la maxime du diable consistant à « retirer l’escabeau de sous vos pieds » une fois la fortune assurée. Le docteur meurt peu après d’un cœur brisé.
Les premières épreuves et le scandale Partridge (Livre II)
Dans une intrigue secondaire, Jenny Jones avait auparavant été employée comme servante dans le ménage de Partridge le maître d’école, un homme affable mais vaniteux, marié à une femme violemment jalouse. Mme Partridge surprend son mari se penchant sur Jenny durant une leçon de latin, et après qu’une fausse rumeur lui parvient selon laquelle Jenny aurait donné naissance à deux enfants illégitimes, elle manque de tuer Partridge lors d’une violente agression. Sur l’insistance d’Allworthy, Jenny est amenée devant le squire ; faute de son témoignage, l’affaire contre Partridge repose en grande partie sur l’accusation de sa femme et les commérages de Little Baddington, une paroisse submergée de récits contradictoires. Allworthy prive Partridge de sa rente et de son école, et Mme Partridge meurt peu après, officiellement de la variole, mais au milieu d’accusations publiques selon lesquelles la sévérité d’Allworthy l’aurait poussée à la tombe. Des voisins compatissants pressent Partridge de fuir le pays. Le narrateur suggère que le véritable séducteur de Jenny pourrait être un autre jeune homme de la maison, une possibilité que la femme jalouse de Partridge n’avait jamais envisagée.
Tom Jones, entre-temps, atteint l’âge de quatorze ans sous la tutelle de deux pédagogues mal assortis : Thwackum, un pasteur étroit d’esprit et suffisant dont la religion dissimule l’orgueil et l’intérêt personnel, et Square, un philosophe creux qui traite la vertu comme une simple théorie. Tom est présenté dès le départ comme beau, généreux et impulsif ; l’opinion du foyer est qu’il était « certainement né pour être pendu ». Il vole dans les vergers et les fermes, ment pour protéger un ami, et reçoit de fréquentes corrections. En revanche, Master Blifil, le fils légitime du Capitaine Blifil récemment décédé, est sobre, pieux, et habilement déférent envers ses précepteurs. Allworthy décide d’élever les deux garçons ensemble en privé, espérant que les excès de chaque précepteur corrigeront l’autre.
Le scandale Partridge et sa résolution
Mrs Deborah Wilkins, encore méfiante quant à la parenté de Tom, découvre la prétendue « découverte » selon laquelle Partridge serait le père de l’enfant. Le Capitaine Blifil, mort d’apoplexie alors qu’il ourdissait des intrigues au sujet de la fortune d’Allworthy, n’en voit jamais l’usage. Huit mois après le mariage, Bridget donne naissance à un fils né un mois avant terme — Master Blifil — tout en manifestant une bonté inhabituelle envers l’enfant trouvé Tom. Le Dr Blifil, avant sa mort, parvient à dépêcher un confident pour confronter Allworthy avec la calomnie, et Allworthy réprimande l’idée que les péchés des parents doivent retomber sur des enfants innocents.
La jeunesse de Tom et l’arrivée de Sophia (Livres III–IV)
Tom, désormais âgé de quatorze ans, s’attire une série de mésaventures : il tire une perdrix sur les terres d’un voisin en compagnie de Black George le garde-chasse, ment à Allworthy au sujet de cette intrusion, reçoit une sévère correction sans dénoncer George, puis vend plus tard un cheval que M. Allworthy lui avait donné, ainsi qu’une Bible que Master Blifil lui avait achetée, afin de nourrir la famille Seagrim, plongée dans la misère. Master Blifil, découvrant les inscriptions, révèle la vente. M. Thwackum condamne Tom ; M. Square prend sa défense. Allworthy, tiraillé entre ses précepteurs, pardonne à Tom mais renvoie Black George. Le squire s’attache alors à Sophia Western, fille unique de son voisin le squire Western, gentilhomme campagnard au tempérament bouillant dont les terres jouxtent les siennes. La réputation de Tom reste toutefois ternie par la fausse rumeur, qui circule encore dans la paroisse, selon laquelle il serait le fils de Black George. Thwackum et Square, qui convoitent tous deux la veuve Mme Blifil (Bridget, désormais veuve), en viennent à hair Tom, le considérant comme un rival en amour et un obstacle à leurs ambitions.
L’entrée en scène de Sophia constitue l’un des morceaux de bravoure de Fielding, un long panégyrique qui inscrit l’héroïne dans la tradition de la Vénus de Médicis et de Lady Ranelagh, décrit sa chevelure noire et abondante, ses sourcils épais et arqués, son teint pâle comme un lys, et son esprit cultivé par une tante ayant vécu à la cour. L’incident de l’oiseau — au cours duquel Master Blifil libère l’oiseau apprivoisé de Sophia et Tom manque de se noyer en tentant de le rattraper — marque le penchant naissant de Sophia pour Tom, bien que Master Blifil justifie par la suite son geste par de grands discours sur la liberté et la loi naturelle, qui séduisent Square et scandalisent Thwackum.
L’aide apportée à Black George et l’affaire Molly Seagrim (Livres IV–V)
L’attachement de Tom pour la famille Seagrim devient le cœur de sa générosité. Après l’arrestation de Black George pour avoir braconné un lièvre sur les terres du squire Western, Tom obtient la libération de Black George en s’adressant à Sophia, qui utilise son talent musical pour adoucir son père. Black George, renvoyé par Allworthy, sombre dans la pauvreté, et Tom vend secrètement ses propres cadeaux pour subvenir aux besoins de la famille. Maître Blifil, qui considère la générosité de Tom comme de l’effronterie, expose l’affaire à Allworthy, qui tolère d’abord le comportement de Tom. Le squire, cependant, est de plus en plus troublé par l’attachement de Tom pour Molly Seagrim, la fille de Black George : une jeune fille grande et robuste dont l’audace conquiert les résolutions vertueuses de Tom lorsqu’elle avait seize ans. L’affaire culmine par une confrontation à l’église, où Molly apparaît en tenue de fête et un scandale éclate dans toute la paroisse ; lors d’une bataille comique et homérique dans le cimetière, Tom la sauve de Goody Brown et des femmes assemblées. Le squire Western comprend la situation et confronte Tom pendant le dîner, et Sophia, qui surprend la conversation, apprend la cause des rougeurs de Tom et est confortée dans son amour. Tom confesse sa paternité à Allworthy et implore la clémence pour Molly ; Allworthy, profondément offensé, lui pardonne néanmoins et renvoie le constable.
Du pardon à la crise (Livres V–VII)
Sophia, blessée par les infidélités de Tom, est consolée par sa domestique Mme Honour, mais la nouvelle de l’aveu de Tom parvient bientôt jusqu’à elle. Elle décide de surmonter son attachement avec le temps et l’éloignement, et prévoit de rendre visite à sa tante. Ce projet est interrompu lorsque, au cours d’une chasse, le cheval fougueux de Sophia la désarçonne, et Tom s’élance courageusement de son propre cheval pour la rattraper, se cassant le bras au passage. Pendant sa convalescence chez Squire Western, l’affection entre Tom et Sophia se renforce, bien que l’intervention grossière du squire menace de tout gâcher. Tom, déchiré entre ses obligations persistantes envers Molly Seagrim et son amour pour Sophia, envoie une lettre d’adieu à Sophia, puis apprend par Partridge que son prétendu mariage avec Molly n’était qu’une invention ; il revient et trouve Black George en possession d’un trésor remarquable : une guinea que Tom lui avait donnée des années plus tôt et qui s’avère être l’un des cinq billets de banque de 100 £ volés à Tom par Master Blifil.
Black George, après un tribunal comique de la conscience opposant sa conscience à son avarice, est persuadé de remettre les billets, en partie par peur et en partie par gratitude. Le narrateur laisse entendre que la pauvreté de Black George, enracinée dans des accusations injustes et un renvoi, s’inscrit dans un schéma plus large de cruauté sociale. La réputation de Tom, déjà entachée, fait désormais l’objet d’une nouvelle attaque : Maître Blifil, avec l’aide de Thwackum, a empoisonné l’esprit d’Allworthy, accusant Tom de la beuverie et de la bagarre survenues pendant la maladie d’Allworthy. Allworthy est convaincu que Tom a comploté pour supplanter Maître Blifil, et le squire tombe dangereusement malade. Lorsqu’Allworthy se rétablit, il chasse Tom à jamais, refusant d’écouter les explications, même si la maladie du squire avait été aggravée par son propre refus de consulter un médecin sans délai.
Le duel fatal lié aux jeux d’argent et la route de la ruine (Livres VII à IX)
Désespéré, Tom rencontre l’Homme de la Colline, un ermite mystérieux dont l’histoire de vie, racontée sur plusieurs chapitres, retrace un chemin allant de la débauche à Oxford, en passant par le vol, les jeux d’argent et une tentative de suicide, jusqu’à une conversion spirituelle et une retraite auto-imposée loin de l’humanité. La philosophie de l’ermite est sombre : la nature humaine est partout la même, enveloppant hypocritement ses folies dans différents costumes culturels. Jones engage un débat avec lui et prend la défense de l’humanité, puis rencontre l’Homme de la Colline une seconde fois, mais la résignation du philosophe face au vice contraste avec la poursuite ardente de la gloire par Tom.
Sur la route, Tom rejoint un groupe de soldats qui marchent contre la rébellion jacobite de 1745, en partie par patriotisme, en partie par désespoir financier. Dans une auberge, il se querelle avec l’enseigne Northerton, qui diffame Sophia ; un coup de bouteille sur la tête laisse Tom blessé et inconscient. Pendant sa convalescence, Tom sauve une femme d’une agression sur la colline de Mazard ; l’assaillant s’avère être Northerton, désormais un ennemi encore plus dangereux. L’homme s’échappe, et Tom escorte sa compagne sauvée à Upton, où lui et Sophia logent sous le même toit sans le savoir. Sophia, apprenant que Tom est dans la maison et que des rumeurs disent qu’il partage son lit avec une femme inconnue, part désespérée, faisant porter son manchon sur le lit de Tom. Tom, découvrant le manchon, entre dans une rage folle et part immédiatement à sa poursuite. L’écuyer Western, en pleine poursuite, abandonne la chasse quand une chasse au renard croise son chemin — une transformation que le narrateur compare à la fable de Grimalkin, qui, même après avoir été transformée en femme par Vénus, a sauté du lit nuptial pour poursuivre une souris.
La bataille d’Upton et la fuite de Sophia (Livres IX à X)
La « bataille d’Upton » éclate lorsque Tom et son sauveur sont pris pour des gens de mauvaise compagnie par la propriétaire de l’auberge, déclenchant une bagarre qui n’est interrompue que par l’arrivée d’un sergent à la tête d’un rang de mousquetaires escortant un déserteur. La femme qu’ils ont sauvée est identifiée par le sergent comme étant Mme Waters, l’épouse séparée du capitaine Waters, qui a récemment partagé son logement avec Northerton. Déserteur de la rébellion, le sergent apporte des nouvelles des opérations militaires. Un haut personnage arrivé sur les lieux aide à rétablir la paix, et M. Jones et Mme Waters remontent à l’étage. Mme Fitzpatrick, la cousine de Sophia qui fuit son mari irlandais violent, arrive à l’auberge et est malmenée par un aubergiste confus qui la prend pour une autre femme. On relate ensuite la fuite de Sophia : elle s’est échappée de la maison de son père, a loué des chevaux pour une direction tout en chevauchant dans la direction opposée, a échappé aux pisteurs dépêchés par son père et est arrivée à Upton aux premières heures.
Le bal masqué et les intrigues londoniennes (Livres X à XIII)
À Londres, Sophia trouve refuge chez Lady Bellaston, une femme à la mode dont la conversation avec Mme Fitzpatrick révèle un projet malveillant : Sophia doit être tenue à l’écart de Tom. Tom, qui rencontre Lady Bellaston lors d’un bal masqué, est entraîné dans une liaison clandestine avec elle par ses manigances. Les motivations de Sa Seigneurie ne sont pas entièrement mercenaires ; elle éprouve une passion réelle, bien que perverse, pour Tom et souhaite empêcher toute autre femme — et en particulier Sophia — de l’avoir. Nightingale, une jeune connaissance à la mode, lance la première mise en garde quant à la véritable nature de Lady Bellaston. Tom lui adresse une froide proposition de mariage, étant absolument certain qu’elle va la refuser ; c’est bien ce qui arrive, et Tom se croit libéré de cette liaison, même s’il conserve une vague inquiétude. Nightingale épouse Nancy Miller, une ancienne colocataire, après que Jones a défendu sa cause auprès de M. Nightingale l’aîné ; le père, qui entendait marier son fils à Mlle Harris, abandonne son projet lorsqu’il apprend la fugue amoureuse de sa propre fille et que Nightingale est déjà marié. Black George, qui travaille désormais au service du père de Sophia, accepte un billet de 100 livres sterling de la part de Tom en échange de la livraison d’une lettre cachée dans une poulette, mais Sophia, qui refuse d’agir contre son père, est incapable de répondre.
Catastrophe à la Geôle (Livres XIV–XVII)
Deux nobles seigneurs — lord Fellamar et un pair irlandais — complotent pour enrôler Tom de force dans la marine. Lord Fellamar, qui avait auparavant tenté d’agresser Sophia, se repent et contribue à obtenir la libération de Tom en garantissant son honorabilité ; le pair irlandais intervient pour séparer M. Fitzpatrick de son épouse. Mais Blifil et son allié M. Dowling, l’avocat, ont entre-temps arrangé que les hommes qui ont été témoins de l’agression de Tom contre M. Fitzpatrick soient soudoyés pour garder le silence. Tom et M. Fitzpatrick, qui se rencontrent à l’extérieur des logements de Mme Fitzpatrick, se querellent ; Fitzpatrick porte le premier coup, et Tom, qui se bat en légitime défense, le blesse mortellement. Tom est arrêté et jeté à la Geôle, la prison. Partridge, Sophia et Mme Miller, sa logeuse, font partie de ses visiteurs. M. Fitzpatrick, blessé, finit par se rétablir, mais Sophia, qui a découvert une lettre que Jones avait écrite pour proposer le mariage à lady Bellaston, rédige une lettre dévastatrice qui met fin à leur relation. Mme Waters, la femme que Tom avait sauvée sur la colline de Mazard, s’avère être sa propre mère, qui avait été séduite par M. Summer, son précepteur et protégé d’Allworthy, et avoue le secret longtemps enfoui.
Résolution et révélation de la véritable identité (Livre XVIII)
Dans une série de révélations qui démêlent le mystère central, Mme Waters dévoile la vérité : Tom est le fils illégitime de M. Summer et de la propre sœur d’Allworthy, Bridget, qui avait déposé le bébé dans le lit d’Allworthy pour lui assurer des soins. Partridge, le maître d’école depuis longtemps destitué, est en fait innocent de la paternité mensongère. Cette révélation lève l’impasse morale qui a pesé sur l’ensemble du roman, et les derniers chapitres rassemblent tous les fils épars pour aboutir à une résolution comique : Allworthy accueille Tom comme son neveu et son héritier, et Tom et Sophia se marient enfin, lors d’une petite cérémonie secrète. Squire Western, ivre de joie, porte un toast public à la mariée et expose ainsi le secret. Blifil est répudié mais perçoit une pension discrète. Square, qui avait été atteint d’une maladie mortelle, meurt ; Thwackum se retrouve à chercher à se faire bien voir. Partridge reprend son école et projette d’épouser Molly Seagrim. Black George a fui et vit désormais dans l’obscurité. Le couple se retire à la campagne, où Sophia met au monde deux enfants que le vieux squire chouchoute.
Personnages principaux et leurs arcs
Squire Allworthy est le patriarche riche et bienveillant du Paradise Hall. Sa compassion, sa discrétion et son engagement rigide envers la justice animent une grande partie de l’intrigue initiale, mais sa crédulité, sa vulnérabilité à la manipulation de Master Blifil et sa volonté de chasser Tom dans la colère ont failli lui faire ruiner sa propre maison. Son embrassade finale de Tom marque la restauration morale du foyer.
Tom Jones, l’enfant trouvé, est l’incarnation de l’imprudence généreuse et au cœur chaleureux. Beau, impulsif et doté d’une bonne nature qui surmonte ses manquements à la vertu, Tom oscille entre une affection sincère pour Sophia et des liens ruineux avec Molly Seagrim et Lady Bellaston. Sa loyauté envers Black George, sa magnanimité à pardonner au voleur de grand chemin et son dévouement à Sophia le désignent tous comme l’idéal de Fielding du cœur anglais.
Sophia Western est l’héroïne du roman, célébrée dans l’un des panégyriques les plus élaborés de la fiction anglaise. Fille du rustre Squire Western, elle est éduquée par sa tante, dotée de beauté, de bon sens et d’un esprit qui défie la tyrannie paternelle. Son amour pour Tom survit à ses infidélités, mais seulement après que sa mère a révélé le secret de sa naissance et rétabli sa position dans le monde.
Master Blifil est le grand antagoniste du roman, un modèle d’hypocrisie dont la piété intéressée dissimule des machinations sans relâche. Ses manœuvres — empoisonner l’esprit d’Allworthy, retenir la lettre de Bridget sur son lit de mort, soudoyer des témoins, embaucher Dowling — sont finalement mises au jour. Il termine le roman avec une pension dans le nord, après s’être converti au méthodisme dans l’espoir d’épouser une femme riche.
Squire Western est le père exubérant de Sophia, adepte de la chasse au renard, un homme au tempérament violent, à l’affection tapageuse et attaché de manière obstinée à ses chiens de chasse. Sa poursuite de Tom à travers l’Angleterre, son abandon de la chasse lorsqu’un renard traverse son chemin et sa révélation ivre du mariage allient à la fois énergie comique et un amour sincère pour sa fille.
Squire Thwackum est le pédagogue et pasteur étroit d’esprit dont la religion n’est qu’un prétexte pour l’orgueil, la rancune et l’intérêt personnel. Son alliance avec Master Blifil reflète l’hypocrisie que Fielding ne cesse de satiriser, mais ses devoirs religieux effectifs sont irréprochables.
Squire Square, le philosophe, considère la vertu comme une simple théorie ; son hypocrisie est mise à jour lorsqu’on le découvre dans la chambre de Molly. Sa lettre rédigée sur son lit de mort, avouant l’innocence de Tom, constitue un tournant décisif du roman.
Mrs Honour est la servante fidèle mais bavarde de Sophia, dont la loyauté et l’indiscrétion sont tout aussi marquées.
Partridge (le maître d’école et barbier) est la figure qui souffre depuis longtemps d’une calomnie injuste ; il suit Tom à Londres et sert de compagnon fidèle tout au long de ses aventures suivantes.
Black George (M. Seagrim) est le garde-chasse dont le renvoi injuste met en mouvement une grande partie de la générosité de Tom ; son rôle dans la détention des billets de banque volés et son honnêteté réticente sont essentiels à l’intrigue.
Lady Bellaston est la femme à la mode qui complote pour empêcher Tom de rejoindre Sophia, déploie ses talents rhétoriques contre les scrupules de Lord Fellamar, et se voit finalement déjouée par le faux projet de mariage de Jones.
Mrs Fitzpatrick, la cousine irlandaise de Sophia, est un personnage ambigu dont les projets et les loyautés évoluent au gré de ses changements de fortune.
Mrs Waters est la femme que Tom secourt sur la colline de Mazard et avec qui il couche par la suite, avant de découvrir qu’elle est sa propre mère. Ses révélations dans le dernier livre dévoilent le mystère central du roman.
Épisodes clés et tournants décisifs
La découverte de l’enfant trouvé dans le lit de M. Allworthy ouvre le roman et met en marche son mécanisme moral. La première rencontre entre Sophia et Tom, lors d’une promenade avec le curé M. Thwackum, plante la graine de leur attachement. L’agression contre Squire Western par l’officier de Lord Fellamar révèle jusqu’où est prête à aller la haute société. La bataille d’Upton, avec son propriétaire d’auberge bagarreur et le sauvetage par le sergent, est le morceau comique le plus concentré du roman. L’épisode de la grange des gitans donne à Tom une exposition inattendue aux questions de monarchie absolue. La rencontre avec le bandit de grand chemin, au cours de laquelle Tom fait preuve de miséricorde envers un père de famille désespéré, illustre le contraste moral central entre prudence et humanité. La rencontre accidentelle de Tom et Sophia dans le salon de Lady Bellaston, après le bal masqué, réunit à nouveau les deux amants sous tension. Et les révélations finales, avec la confession de Partridge et les déclarations de Mme Waters, libèrent le roman de son labyrinthe de malheurs.
Thèmes et motifs
Identité de l’enfant trouvé et légitimité sociale : Le statut de Tom en tant qu’enfant abandonné met en évidence l’artificialité des rangs sociaux et la cruauté des accusations injustes. La révélation de sa mère selon laquelle il est le fils légitime de Bridget Allworthy et de M. Summer renverse la hiérarchie morale apparente et dévoile les vices de ceux qui semblent respectables.
Justice contre miséricorde : Le roman met à l’épreuve à plusieurs reprises la sagesse de la clémence initiale d’Allworthy envers Jenny Jones, de la miséricorde de Tom envers le bandit de grand chemin, et du refus de Sophia de se marier contre les souhaits de son père. Fielding prend parti pour la miséricorde, mais uniquement lorsqu’elle est fondée sur une véritable charité plutôt que sur un simple sentiment.
Ville contre campagne : Tout au long du roman, la simplicité de la campagne est préférée à la corruption de Londres, et les attachements ruraux du Squire Western, aussi rustres soient-ils, sont opposés aux manigances dorées de Lady Bellaston. Pourtant, la satire de Fielding n’est pas dépourvue d’affection pour l’un ou l’autre de ces deux mondes.
Le monde comme une scène : Les invocations élaborées par Fielding d’images homériques et théâtrales, sa discussion explicite de l’épopée comique en prose et ses fréquents apartés d’auteur cadrent l’ensemble du roman comme une représentation dans laquelle l’auteur manipule les marionnettes.
Malheur et éducation morale du héros : La vie de Tom est un véritable Bildungsroman, une éducation par la souffrance qui, à la fin, produit un homme plus sage qui a gagné l’amour de Sophia et le respect de son oncle.
La fin et sa signification
La conclusion de Tom Jones réunit une vaste distribution de personnages dans une harmonie comique, avec un bilan final des sorts de Blifil, Thwackum, Square, Mme Fitzpatrick, Mme Waters, Black George, Partridge et les Nightingales. La célébration finale par Fielding du bonheur domestique, de la tendance corrigée de Jones au vice, de la fermeté de Sophia et de l’affection idolâtre du vieux squire pour ses petits-enfants sert de déclaration d’objectif moral propre à Fielding : recommander la bonté et l’innocence, démontrer que la vertu est plus délicieuse que le vice, et affirmer la dignité de la vie ordinaire.
Henry Fielding a dédié le roman à son mécène George Lyttelton, réfutant les modestes objections selon lesquelles les vrais amis méritent sa reconnaissance simplement parce qu’ils la méritent, et que les hommes vertueux qui accomplissent le bien en cachette ne devraient pas rougir de voir leur réputation grandir. L’objectif déclaré de Fielding en écrivant ce livre était de recommander la bonté et l’innocence, de faire valoir la beauté de la vertu, et d’utiliser l’esprit et l’humour pour « faire rire l’humanité de ses folies et vices préférés ». Le roman remplit cet objectif en alliant une construction narrative méticuleuse à des personnages d’une grande profondeur, une comédie vigoureuse à une intention morale sérieuse, et une vision panoramique de la société anglaise à une compréhension intime du cœur humain. Les pages finales, dans lesquelles Sophia donne naissance à deux enfants dont le vieux squire est fou, et où Jones est corrigé par son union avec la vertu, présentent la vision de l’auteur d’un monde rendu entier grâce au triomphe lent, douloureux mais finalement comique de la bonne nature sur la méchanceté, de la prudence sur la folie, et de l’amour sur l’indifférence. Le lecteur se retrouve avec un portrait de bonheur conjugal dans lequel il n’existe pas de couple plus digne ou plus heureux que Tom Jones et Sophia Western.