Notes de lecture : L’Angleterre sous les rois angevins de Kate Norgate
I. Les Fondements du pouvoir angevin (843–1060)
La maison angevine émergea du chaos politique qui suivit le traité de Verdun de 843, lequel partagea l’empire carolingien. L’Anjou lui-même était un territoire en forme de coin, enserré entre la Loire au sud et le Loir, la Sarthe et la Mayenne au nord, tirant son nom des Andes ou Andegavi gaulois et centré sur le rocher d’ardoise noire de Juliomagus, l’établissement romain qui devint Angers.
Les origines anciennes et la tradition de la marche
La plus ancienne histoire angevine est mal documentée. Une ascendance légendaire retrace la lignée jusqu’à Tortulf le Forestier, un chasseur de la marche bretonne qui entra au service royal sous Charles le Chauve et reçut des terres au « Nid-de-Merle ». Son fils Ingelger épousa Adelidis, nièce de l’archevêque de Tours, acquérant ainsi des terres à Amboise. La fiabilité de cette tradition est vivement contestée, comme le démontre Norgate. Le nom de Foulque apparaît pour la première fois dans une charte d’avril 886, ce qui suggère que Geoffroy Grisegonelle ne pouvait être né avant 870. Foulque le Roux consolida la marche angevine grâce au traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911, qui accorda à Hrolf le Marcheur (Rollon) l’investiture formelle de la Normandie, et grâce à son mariage avec Roscille de Loches, acquérant la seigneurie stratégique de Loches dans le sud de la Touraine.
L’« Âge d’or » de Foulque le Bon (941–960)
Foulque le Bon hérita de l’Anjou enfant, son territoire réduit par la trahison de Lambert, l’allié de son grand-père. Son règne d’environ vingt ans fut marqué par une paix ininterrompue et un quasi-silence dans les chroniques. Il occupait un canonicat à l’église Saint-Martin de Châteauneuf, près de Tours, et aurait décliné une fonction ecclésiastique à regret seulement, dit-on. Une légende célèbre voulait que Foulque eût porté le Christ sous l’apparence d’un lépreux, recevant une prophétie selon laquelle ses descendants, jusqu’à la neuvième génération, étendraient leur pouvoir jusqu’aux confins de la terre.
Geoffroy Grisegonelle et le tournant expansionniste (vers 960–987)
Geoffroy Grisegonelle transforma la politique angevine, la faisant passer de la consolidation à l’expansion. Il intervint en Bretagne, capturant le belliqueux évêque Guerech de Nantes et extorquant son hommage, puis poussa vers le sud en Poitou, battant Guillaume Fierabras aux Roches et prenant Loudun. Hugues Capet, devenu roi en 987, accorda à Geoffroy la suzeraineté du Maine, bien que cette concession demeurât largement nominale, car les comtes du Maine ne reconnaissaient aucun supérieur. Geoffroy mourut en juillet 987 au siège de Marson, quelques semaines seulement après le couronnement d’Hugues.
Foulques Nerra : le Comte Noir (987–1040)
Foulques le Noir, comte pendant 53 ans, fut la figure la plus redoutable de son époque. Il avait reçu le surnom de « Nerra » ou « le Noir » pour des raisons aujourd’hui obscures, et fut plus tard appelé « Palmerius » et « Hierosolymitanus » en raison de ses pèlerinages. Sa victoire à la bataille de Conquereux en 987 contre Conan de Rennes anéantit la puissance de la maison bretonne, et il annexa Nantes, réunifiant un territoire perdu depuis la trahison de Lambert en 843. Il édifia une chaîne de forteresses à travers la Touraine — Montreuil, Passavant, Maulévrier, Loudun, Mirebeau, Sainte-Maure, Loches, Montrichard et Montrésor — bissectant les terres de Blois. Il épousa sa pupille Élisabeth de Vendôme et la fit brûler vive en 1000 pour cause d’infidélité, acte suivi d’un incendie dévastateur à Angers que les contemporains interprétèrent comme un jugement divin.
Foulques effectua trois pèlerinages documentés à Jérusalem (1003, vers 1014–1015, 1034–1035, et un dernier voyage en 1040 au cours duquel il mourut à Metz le 21 juin). Il fonda l’abbaye de Beaulieu-sur-l’Indre et Saint-Nicolas d’Angers. La bataille de Pontlevoy, le 6 juillet 1016, marqua son triomphe décisif sur Eudes II de Blois, bien que ce fût seulement grâce à la cavalerie d’Herbert du Maine. À sa mort, l’Anjou était devenu une puissance qui ne le cédait qu’à la Normandie, et son fils Geoffroy Martel écrasa l’Aquitaine, s’empara de Tours et du Mans, et conquit le surnom de « Martel » (« le Marteau »).
II. L’ère normande sous Henri I^(er) (1100–1135)
La prophétie du Confesseur et la « nouvelle Angleterre »
Norgate ouvre son récit principal avec la prophétie prononcée sur son lit de mort par Édouard le Confesseur, qui annonçait que l’Angleterre verrait la fin de ses malheurs lorsque le « rameau vert » de la lignée royale saxonne-occidentale, abattu par l’invasion normande, serait regreffé. Le mariage de Henri I^(er) avec Édith, princesse de l’ancienne dynastie anglaise, accomplit symboliquement cette vision. La charte de couronnement de 1100, promulguée quelques semaines à peine après la mort de Guillaume le Roux dans la forêt de New Forest, promettait d’abolir le gouvernement injuste de son frère, de restaurer la liberté de l’Église, de mettre fin à la vente des charges ecclésiastiques et de rétablir les lois d’Édouard le Confesseur amendées par Guillaume le Conquérant.
Le traité d’Alton et le règlement de 1106
L’invasion de Robert de Normandie en 1101 s’acheva pacifiquement par le traité d’Alton, négocié sous la médiation de l’archevêque Anselme. Robert renonça à sa prétention sur l’Angleterre en échange d’une pension annuelle, tandis que Henri céda toutes ses possessions normandes à l’exception de Domfront. La répression méthodique menée par Henri contre les barons — l’amende infligée à Yves de Grandmesnil et le siège de Robert de Bellême à Bridgnorth en 1102 — fut suivie de son passage en Normandie. La querelle des Investitures avec Anselme, active sur le continent depuis vingt-cinq ans, fut réglée en 1107 par un compromis : Henri renonça à l’investiture cérémonielle mais conserva une influence effective sur les élections, tandis que les évêques rendaient l’hommage pour leurs temporels. La bataille de Tinchebray, livrée à la veille de la Saint-Michel 1106, au cours de laquelle Robert de Normandie fut capturé, établit la Normandie comme dépendance de l’Angleterre et renversa le rapport de force de 1066.
L’innovation administrative
Henri I^(er) et son justicier Roger de Salisbury bâtirent un appareil administratif unifié qui rattachait à la Couronne chaque branche des affaires publiques et chaque classe de la société. La Curia Regis absorba les fonctions judiciaires du Wittenagemot, tandis que l’Échiquier, se réunissant deux fois l’an autour de la table à damier, réglait les comptes avec les shérifs et procédait à la revue de l’ensemble du système fiscal. Le Pipe Roll de 1130, qui nous est parvenu et dont la compilation annuelle était confiée au trésorier, contient plus d’un millier d’entrées révélant les conditions sociales et matérielles de l’époque. Roger de Salisbury, parti des plus humbles origines — Henri l’avait rencontré alors qu’il était un pauvre prêtre traversant la messe en hâte —, devint le modèle de l’administrateur formé, entouré d’« hommes nouveaux » qui formaient une caste distincte de la noblesse féodale.
La vie urbaine et le renouveau économique
La vallée de Gloucester fut décrite comme « un paradis terrestre », avec des vignes produisant un vin presque égal à celui de la Gaule. Le Pipe Roll de 1130 mentionne des paiements pour l’entrée en charge, des mariages d’héritières et des usuriers juifs sollicitant l’aide royale pour recouvrer leurs dettes auprès des chrétiens. L’évêque Roger de Salisbury fit construire un château à Old Sarum, et Henri de Blois enrichit le siège de Winchester. Londres s’étendit grâce aux marchés de Cheapside et du Steelyard, tandis qu’Oxford, sous les D’Oillys, se développa comme un centre régional comptant seize églises et chapelles, dont le prieuré de Sainte-Frideswide, occupé par des chanoines augustins.
III. L’Anarchie sous Étienne (1135–1154)
L’effondrement de l’ordre
La mort d’Henri I dans la nuit du 1er décembre 1135 mit fin à la lignée masculine directe du Conquérant. La Gesta Stephani rapporta qu’en l’espace de trois semaines, les hommes se mirent à piller les forêts, puis tournèrent leurs armes les uns contre les autres. Étienne de Boulogne, neveu d’Henri, s’empara du trésor à Winchester, fut couronné à Westminster, et traversa la Manche depuis Wissant dans une tempête que les hommes prirent pour un présage. Robert de Gloucester, fils naturel du défunt roi, devint le principal champion militaire de l’Impératrice Mathilde après avoir transféré son allégeance à celle-ci.
Les sept années qui suivirent le débarquement de Mathilde à Arundel en septembre 1139 virent la désintégration totale du système administratif d’Henri I. Les barons féodaux bâtirent des châteaux privés — selon un calcul, 1 115 châteaux « adultérins » non autorisés furent érigés. L’Église d’Angleterre, sous le légat pontifical et évêque de Winchester Henri de Blois, devint la seule institution encore fonctionnelle. Les Cisterciens, dirigés par saint Bernard de Clairvaux, envoyèrent Henri Murdac s’opposer au candidat d’Étienne à l’archevêché d’York.
La bataille de Lincoln (2 février 1141)
Le dimanche de la Sexagésime, 2 février 1141, les armées rivales se rencontrèrent dans les prairies marécageuses en dehors de Lincoln. Robert de Gloucester disposa les Déshérités à l’avant-garde, les hommes de Chester en une seconde ligne d’infanterie, et les auxiliaires gallois sur les flancs. Étienne déploya Alain de Richmond et Guillaume d’Ypres avec la cavalerie, ainsi qu’une troisième ligne d’infanterie autour de l’étendard royal. Les Déshérités dispersèrent presque immédiatement la cavalerie d’Étienne, et une pierre frappa Étienne à la tête, le mettant hors de combat. Il fut capturé par Guillaume de Kahaines et se rendit à Robert de Gloucester, qui le présenta à Mathilde à Gloucester. Mathilde fut bientôt reconnue comme Dame d’Angleterre et de Normandie lors du conseil d’avril à Winchester, mais sa gouvernance arrogante — confisquant des terres, s’emparant des biens ecclésiastiques, extorquant de l’argent aux bourgeois de Londres — provoqua un rapide retournement de situation.
La déroute de Winchester et la chute d’Oxford
La construction du château de Wolvesey par l’évêque Henri en 1138 transforma la politique de Winchester. Après six mois de confrontation, Robert de Gloucester fut capturé à Stockbridge par les Flamands de Guillaume d’Ypres le 14 septembre 1141. L’échange de prisonniers qui suivit libéra Étienne et permit la rançon de Robert. À Noël 1142, Étienne avait piégé Mathilde à l’intérieur du château d’Oxford après un siège de trois mois. Par une nuit d’hiver, avec une neige épaisse au sol et la rivière complètement gelée, Mathilde et quatre compagnons en robes blanches descendirent le long de la muraille du château, se glissèrent sans être détectées à travers le campement d’Étienne, et s’enfuirent vers Abingdon, puis Wallingford. La cause angevine s’effondra rapidement. Robert de Gloucester mourut en novembre 1147, et Mathilde se retira en Normandie au début de 1148.
IV. L’avènement d’Henri II (1149–1157)
Henri Fitz-Empress et le règlement anglais
Henri Fitz-Empress naquit au Mans le 5 mars 1133, incarnation symbolique des ambitions angevines et normandes. Son héritage mêlé — normand, flamand, écossais et west-saxon par sa mère ; angevin et cénomanien par son père — faisait de lui un homme sans une seule identité nationale. Adoubé par le roi David d’Écosse à Carlisle en 1149, il passa en Angleterre en janvier 1150 et obtint l’allégeance des barons à Wallingford. Le Traité de Wallingford de novembre 1153 l’établit comme héritier d’Étienne, et le couronnement de décembre 1154 à Westminster, après la mort d’Étienne, marqua ce que les contemporains appelèrent une aube nouvelle après dix-neuf hivers d’anarchie.
La restauration administrative
Henri hérita d’un royaume en effondrement administratif, le Pipe Roll de 1156 montrant des revenus tombés à peine au tiers de leur niveau de 1130. Sa première grande innovation fut l’écuage de 1156, initialement levé seulement sur les domaines ecclésiastiques afin d’éviter la crise constitutionnelle qu’aurait provoquée la taxation des terres de l’Église. L’Assise de Clarendon de février 1166 systématisa la procédure criminelle par des jurys d’enquête assermentés chargés de la présentation des accusés, les juges itinérants remplaçant l’ancien système des pérambulations occasionnelles. L’enquête de 1170 sur les shérifs écarta la plupart des magnats locaux, les remplaçant par des officiers de l’Échiquier. L’Assise d’Armes de 1181 ressuscita l’ancien fyrd, enjoignant à tout homme libre non clerc de porter les armes sur ordre du roi.
V. La Querelle de Becket (1162–1170)
La Transformation du Chancelier
À son retour en Angleterre, Henri força son chancelier Thomas Becket à accepter l’élection comme archevêque de Cantorbéry. Becket remit le grand sceau et transforma sa vie avec une intensité saisissante — nourrissant quotidiennement cent « pauvres prébendiers », lavant les pieds de treize mendiants, se flagellant et étudiant l’Écriture sous la direction d’Herbert de Bosham. Le conflit éclata à propos de l’« aide du shérif » lors du conseil de Woodstock en juillet 1163, où Becket s’opposa à la restauration du Danegeld par Henri. Lors du concile de Clarendon en janvier 1164, Becket fut piégé par de prétendus envoyés pontificaux et amené à accepter les seize Constitutions de Clarendon, qui affirmaient la juridiction royale sur les clercs criminels et limitaient les appels à Rome.
La Fuite et l’Exil
Le concile de Northampton d’octobre 1164 vit Becket reconnu coupable d’outrage pour n’avoir pas rendu compte de 30 000 marks de son temps que chancelier. Le 2 novembre 1164, il s’enfuit vers la France, débarquant à Sandwich le lendemain. Le pape condamna les Constitutions de Clarendon, et Henri répondit, le jour de Noël 1166, en confisquant tous les biens de Cantorbéry. Les excommunications lancées par Becket depuis Vézelay en 1166, notamment contre William de Tracy et Richard Fitz-Urse, firentescalader la crise. L’entrevue de Montmirail en 1169 tourna mal lorsque la réserve émise par Becket — « Sauf le droit de Dieu et de mon ordre » — ralluma la fureur du roi.
L’Assassinat et ses Suites
La crise culmina après le couronnement, en 1170, du jeune prince Henri à Westminster par l’archevêque d’York — un acte qui violait le droit exclusif de Cantorbéry. À Bures, les paroles courroucées de Henri — « Quel tas de sots et de lâches ai-je nourris dans ma maison, pour ne trouver aucun d’eux capable de me venger de ce petit clerc parvenu ! » — furent interprétées comme une autorisation par quatre chevaliers : Hugh de Morville, William de Tracy, Reginald Fitz-Urse et Richard le Breton. Le 29 décembre 1170, ils assassinèrent Becket au pied de l’autel de la cathédrale de Cantorbéry. La pénitence publique que Henri accomplit ensuite, en juillet 1174, sur le tombeau de Becket, marchant pieds nus et étant flagellé par les moines, marqua la fin symbolique de la querelle.
VI. La Grande Révolte (1173–1174)
Le meurtre de Becket n’apporta pas la paix. Dès le printemps 1173, les fils d’Henri — Henri le Jeune Roi, Richard et Geoffroy —, accompagnés de la reine Aliénor, avaient fui à la cour de Louis VII. Le baronnage féodal de Normandie, d’Anjou et d’Angleterre se souleva. La révolte était essentiellement féodale, concentrée parmi les magnats territoriaux, tandis que le domaine royal demeura largement fidèle.
L’octroi du Northumberland au roi des Écossais par le Jeune Roi Henri, la défiance du comte de Chester et la menace d’invasion du comte de Flandre, Philippe, créaient une menace concertée. Robert de Leicester débarqua en Angleterre en septembre 1173, mais fut vaincu et capturé à la bataille de Fornham le 17 octobre 1173 par les forces royalistes commandées par Richard de Lucy et Humfrey de Bohun. Henri traversa depuis la Normandie en juillet 1173, rassembla son trésor à Northampton, et revint si rapidement que son absence passa inaperçue. La capture de Guillaume le Lion à Alnwick le 17 juillet 1174 — par une troupe de seulement 400 chevaliers anglais sous les ordres de Bernard de Balliol — brisa net la révolte. Le traité de Falaise, conclu en octobre 1174, obligea Guillaume le Lion à rendre hommage pour l’Écosse elle-même et à céder Édimbourg, Roxburgh, Berwick, Jedburgh et Stirling.
VII. L’apogée d’Henri II et la crise du Jeune Roi (1175–1183)
Réforme judiciaire et juges itinérants
Au cours des sept années qui suivirent la rébellion, Henri institua des réformes d’envergure. L’Assise de Northampton de 1176 étendit les dispositions de Clarendon, introduisit l’assise de mort d’ancestor et renforça les circuits de justice itinérante. La réforme de la Curia Regis de 1178 créa un comité de cinq officiers chargé d’entendre toutes les plaintes, donnant naissance à la Cour du Banc du Roi. Ralf de Glanville, shérif du Lancashire, devint justicier en chef en 1179 et conserva cette fonction jusqu’à la mort d’Henri, dirigeant l’ensemble de l’administration légale et judiciaire.
Le différend sur l’Aquitaine et la mort du Jeune Roi
Le Jeune Roi Henri, couronné en 1170, réclama une part véritable de l’héritage paternel. Il s’enfuit à la cour de France en 1173, mais l’effondrement de la rébellion le contraignit à se soumettre. En 1182, soutenu par Aliénor et le troubadour Bertrand de Born, il exigea de nouveau le pouvoir, avec l’appui des barons aquitains menés par le comte d’Angoulême. Richard tint le duché avec le soutien de son père, mais les sirventes de Bertrand poussèrent le Jeune Roi au sacrilège — dépouillant le sanctuaire de Saint-Martial de Limoges, pillant Grandmont, et dérobant l’épée Durandal à Rocamadour. Mourant à Martel le 11 juin 1183, le Jeune Roi fut d’abord enterré au Mans (contre la volonté d’Henri, qui le voulait à Rouen), puis réinhumé à Rouen.
VIII. Les dernières années d’Henri II (1184–1189)
La perte de l’Aquitaine et le triomphe de Philippe Auguste
La tentative d’Henri de redistribuer ses territoires — attribuer l’Aquitaine à Jean et le cœur angevin à Richard — échoua lorsque Richard refusa. La défaite des croisés à Tibériade en 1187 et la chute de Jérusalem en octobre 1187 amenèrent Henri et Philippe à prendre tous deux la croix, mais leur rivalité reprit ses droits. Dès 1188, Richard s’était secrètement allié à Philippe, lui rendant hommage à Bonmoulins en novembre 1188. La tentative de secours d’Henri devant Les Andelys échoua en juillet 1189 lorsque le pont de bateaux français s’effondra et que ses propres auxiliaires gallois furent repoussés. Il s’enfuit vers Mortain, puis en Anjou, abandonna Château-Gaillard et se rendit à Philippe à Colombières le 4 juillet 1189.
La mort et la sépulture
Apprenant, sur la liste des traîtres, que le nom de Jean figurait en tête, Henri tourna son visage vers le mur. Il mourut le 6 juillet 1189 et fut inhumé à Fontevraud. Richard, arrivé seul et sans laisser paraître la moindre émotion, se tint longuement devant le cercueil où, selon certains récits, le sang coula des narines de son père — gage de parricide.
IX. Le Règne de Richard I (1189–1199)
Le Règlement de la Succession
La succession de Richard ne fut contestée après la trahison de Jean. Investi de la Normandie à Rouen le 20 juillet 1189 par l’archevêque Walter, il fut couronné à Westminster le 3 septembre 1189 lors du plus somptueux couronnement qu’ait connu l’Angleterre. Au conseil de Pipewell, le 15 septembre, il pourvut aux sièges vacants — William Fitz-Nigel à Londres, William Longchamp à Ely et à la chancellerie, Hubert Walter à Salisbury, et Geoffroy (son demi-frère illégitime) à York. Il vendit des charges pour financer la troisième croisade, notamment le shérifat du Hampshire à l’évêque élu de Winchester.
Le Grand Conseil des Régicides et la Crise en Angleterre
Pendant que Richard était à l’étranger, William Longchamp servit comme grand justicier et chancelier, mais il se heurta à l’opposition d’Hugues de Durham, du prince Jean et des barons. Le retour de l’archevêque Geoffroy d’York à l’automne 1191 conduisit à son arrestation à Douvres, déclenchant une crise. Les barons et les évêques, menés par Jean, se réunirent à Saint-Paul, destituèrent Longchamp et établirent une commune à Londres. Longchamp s’enfuit et fut remplacé par l’archevêque Walter de Rouen. La capture de Richard par Léopold d’Autriche en décembre 1192 et son emprisonnement par l’empereur Henri VI conduisirent à la tentative de coup d’État de Jean, qui fut réprimée par les justiciers.
La Rançon et les Dernières Années
La rançon de Richard fut fixée à 150 000 marcs, à la libération d’Isaac de Chypre, et aux fiançailles d’Éléonore de Bretagne avec le fils de Léopold. La contribution anglaise fut levée par une taxation sans précédent : un aide féodale de 20 shillings par fief de chevalier, un quart de tous les revenus laïcs et ecclésiastiques, et la récolte entière de laine des Cisterciens. Libéré le 4 février 1194, Richard revint par Sandwich le 13 mars, fut recouronné à Winchester, et partit pour la Normandie le 12 mai 1194, sans jamais revenir. La guerre contre la France domina ses dernières années, marquées par la construction de Château-Gaillard sur le rocher d’Andely et le traité du Goulet avec Philippe.
La Mort à Châlus
Tandis qu’il assiégeait Châlus dans le Limousin en mars 1199 pour un prétendu trésor, Richard fut frappé à l’épaule gauche par un trait d’arbalète. La pointe de flèche se brisa dans sa chair, et de maladroites tentatives d’extraction entraînèrent la gangrène. Il mourut le 6 avril 1199, pardonnant à l’arbalétrier qui l’avait frappé, et fut enterré à Fontevraud — accomplissant la prophétie selon laquelle il serait « enseveli parmi les femmes voilées ». Son cœur fut enchâssé à Rouen.
X. La chute des Angevins sous le roi Jean (1199–1206)
Le désastre continental
Le Traité du Goulet, conclu en mai 1200, garantit à Jean son héritage français, mais son enlèvement d’Isabelle d’Angoulême — la promise d’Hugues de Lusignan — provoqua un appel des Poitevins à Philippe Auguste. La cour française condamna Jean par contumace pour ses méfaits, et en 1202 Philippe envahit la Normandie. Jean commit l’un des grands échecs militaires du Moyen Âge : il ne parvint pas à secourir Château-Gaillard et erra sans but pendant que Philippe conquérait méthodiquement la Normandie. La capture d’Arthur de Bretagne à Mirebeau, le 1ᵉʳ août 1202, et sa mort mystérieuse survenue peu après en captivité — très probablement assassiné sur l’ordre de Jean — retournèrent contre lui les seigneurs bretons et les barons angevins.
La perte de la Normandie et de la Loire
Château-Gaillard tomba le 6 mars 1204 à l’issue d’un assaut brutal au cours duquel l’écuyer Bogis découvrit une fenêtre mal gardée. En quelques mois, Falaise, Caen, Rouen et le reste de la Normandie se soumirent à Philippe. Au milieu de l’été 1205, Philippe avait subjugué l’Anjou, la Touraine et le Poitou, ne laissant que Niort et La Rochelle encore tenues pour Jean. La mort d’Aliénor d’Aquitaine, le 1ᵉʳ avril 1204, leva le dernier obstacle juridique à la forfaiture. Les deux tentatives de Jean pour recouvrer ses possessions continentales — une expédition lourdement taxée mais contremandée en 1204, et une campagne dirigée en personne en 1205 qui s’acheva par sa retraite furtive — se révélèrent vaines.
La crise constitutionnelle
En Angleterre, la mort d’Hubert Walter en juillet 1205 déclencha une crise autour de la succession de Cantorbéry. La remarque de Jean — « Pour la première fois, je suis vraiment roi d’Angleterre ! » — annonça le règlement de comptes à venir. En 1206, lorsque Jean revint définitivement en Angleterre, la nouvelle nation qu’il avait héritée s’était silencieusement fortifiée, et le jour de l’expiation était proche. La « croissance silencieuse et l’élévation du peuple anglais » fut la véritable œuvre des règnes angevins, et le nouveau patriotisme, attisé par des écrivains comme Layamon d’Ernley, dont le Brut en anglais de 30 000 vers — composé entre le couronnement de Jean et son retour de 1206 — ne tarderait pas à réclamer sa reconnaissance dans la Grande Charte.