L’Angleterre sous les rois angevins : Un guide d’étude
I. Les fondements du pouvoir angevin (843–1040)
L’ascension de la marche
L’histoire ne commence pas en Angleterre, mais dans la vallée de la Loire, où le comté d’Anjou émergea comme l’une des marches du royaume franc occidental après le Traité de Verdun en 843. Le territoire était d’importance stratégique : il contrôlait la frontière ligérienne entre la Neustrie, l’Aquitaine et la Bretagne. Les raids normands, à partir du milieu du IXe siècle, transformèrent l’Anjou d’une tranquille région frontalière en une zone de défense cruciale. Lorsque le comte Lambert trahit son poste en s’alliant aux Bretons et aux Normands en 843, Nantes tomba, et la Loire devint une route contestée.
La réponse carolingienne fut la création d’un grand duché marchal sous Robert le Fort, l’ancêtre de la dynastie capétienne. Sa mort à Brissarthe en 866, en combattant les Bretons et les hommes du Nord, marqua un tournant : la marche se fragmenta, et une nouvelle lignée de défenseurs locaux s’éleva. Parmi eux figurait Tortulf le Forestier, un seigneur breton né à la frontière, récompensé pour sa vigilance, dont le fils Ingelger épousa une parente de l’archevêque de Tours et acquit des terres à Amboise. Leur descendant Foulques le Rouge, premier comte héréditaire d’Anjou, consolida la marche en servant les nouveaux ducs robertiens des Français dans les années 920 et en épousant Roscille de Loches, gagnant ainsi un point d’appui stratégique en Touraine.
Les preuves de la généalogie angevine primitive sont notoirement minces. La principale source narrative, la Gesta Consulum Andegavorum de Jean de Marmoutier (fin du XIIe siècle), est un « patchwork » qui s’appuie sur une œuvre perdue de l’abbé Odon et brode sur les origines de la dynastie avec des matériaux légendaires. La recherche moderne traite l’existence d’un comte primitif nommé Ingelger avec un scepticisme sérieux, et la chronologie de Foulques le Rouge repose sur une analyse attentive des chartes plutôt que sur les légendes monastiques.
Foulques le Bon et l’âge d’or
Foulques le Bon (vers 941–960) présida un règne si paisible que les chroniqueurs n’eurent rien à consigner. Sa piété était proverbiale : il détenait une prébende canoniale à Saint-Martin de Tours et vivait davantage comme un clerc que comme un soldat. Pourtant, son règne tranquille reconstruisit les églises et les villes dévastées par les hommes du Nord et attira des colons des régions voisines, jetant les fondements démographiques du futur pouvoir angevin. La célèbre légende de son transport d’un lépreux jusqu’à Tours, qui se révéla être le Christ, saisit l’idéal du bon prince que les comtes ultérieurs invoqueront.
Geoffrey Greygown et les premières conquêtes
Geoffrey Greygown (v. 960–987) rompit avec la tradition pacifiste de son père, méritant son surnom de la rude tunique de laine grise portée par la paysannerie angevine. En alliance étroite avec Hugues Capet, il étendit l’influence de l’Anjou dans trois directions : à l’ouest vers la Bretagne, au sud vers le Poitou, et au nord en direction du Maine. Sa carrière marqua le moment où les comtes angevins cessèrent d’être de simples gardiens de la marche pour devenir des expansionnistes territoriaux agressifs. Sa mort en 987, quelques semaines après le couronnement d’Hugues Capet, clôtura le siècle carolingien de transition et ouvrit l’époque capétienne.
II. Anjou contre Blois (987–1044)
La légende de Foulques Nerra
Nul personnage ne marqua plus fortement l’identité angevine primitive que Foulques Nerra, le comte Noir (987–1040), qui régna sur l’Anjou pendant cinquante-trois ans. Son caractère, consigné par les chroniqueurs contemporains, alliait un froid calcul à une violence soudaine, alternant une ambition impitoyable et de brusques accès de pénitence. Une légende rapportée par Géraud de Cambrai raconte qu’un comte d’Anjou épousa une femme qui ne pouvait entrer dans une église, et qu’elle finit par être révélée comme un démon lorsqu’elle s’envola par la fenêtre d’une cathédrale en emportant deux enfants, laissant derrière elle une odeur fétide. Richard Cœur de Lion aurait commenté cette histoire en ces termes : « Quel prodige si nous manquons des affections naturelles du genre humain, puisque nous venons du diable et devons nécessairement retourner au diable. »
Que la légende ait été ou non originellement attachée à Foulques, elle saisit l’image que les Angevins se faisaient d’eux-mêmes : une dynastie dont le pouvoir tirait sa source de tout autre chose que de la simple bonté humaine. L’érudition moderne voit dans cette légende une explication monastique de la combinaison presque surhumaine, chez Foulques, de génie militaire, d’habileté politique et de cruauté impulsive.
La chaîne de châteaux et la politique du faux
La stratégie territoriale de Foulques Nerra fut architecturale. À partir des années 990, il édifia une chaîne de forteresses s’étendant depuis Angers en un large arc à travers la Touraine jusqu’à Amboise, comprenant Montreuil, Passavant, Loudun, Mirebeau, Sainte-Maure, Loches et Montrichard. Cet arc de châteaux « coupait en deux » les domaines bloisiens tout en reliant les possessions angevines au cœur de l’Anjou. Ce programme architectural s’accompagna d’un patronage ecclésiastique : Foulques fonda l’abbaye de Beaulieu-sur-l’Indre (consacrée à la Sainte-Trinité) pour abriter une relique de la Vraie Croix qu’il avait rapportée de son premier pèlerinage à Jérusalem.
La vie spirituelle du comte fut aussi dramatique que sa vie politique. Après avoir fait exécuter son épouse Élisabeth pour adultère en 1000 et avoir vu Angers aussitôt incendié comme un jugement divin, Foulques entreprit quatre pèlerinages à Jérusalem. Lors de son dernier voyage, en 1040, il se fit fouetter à travers les rues de la Ville Sainte par deux serviteurs tout en criant merci à haute voix. Il mourut à Metz le 21 juin 1040 et fut enterré à Beaulieu, où son tombeau fut vénéré pendant sept siècles jusqu’à sa destruction en 1793.
La diplomatie matrimoniale : une seconde épouse et un scandale
Le second mariage de Foulques avec Hildegarde de Metz produisit Geoffroy Martel, l’héritier digne de ce nom qui acheva la conquête de la Touraine. Mais le mariage le plus controversé du comte fut son troisième : en 1032, Geoffroy prit pour épouse Agnès, la jeune veuve de Guillaume le Gros, duc d’Aquitaine. Cette union violait le droit canonique (le couple était parent au troisième degré de consanguinité) et mit en rage Foulques Nerra, qui y vit une trahison des priorités dynastiques. Pourtant, elle marquait le premier pas de Geoffroy vers l’implication angevine dans le sud de la France, un développement qui allait façonner les destinées angevines pendant les deux siècles suivants.
La rivalité avec Blois et la route de Tours
Le rival amer de Foulques était Eudes II, comte de Blois-Chartres-Tours, dont les ambitions continentales plus larges furent comparées défavorablement par les chroniqueurs angevins au patriotisme concentré de leurs propres comtes. Le moment décisif survint lors de la bataille de Pontlevoy, le 6 juillet 1016, où l’alliance angevine-maine de Foulques brisa les forces d’Eudes. Pourtant, la guerre se prolongea des années durant, exigeant la prise de Saumur (1026) et la réduction de Tours, que le successeur de Foulques, Geoffroy Martel, finit par accomplir dans les années 1040, après un siège d’un an en 1043-1044 et la bataille de Noit. Au moment du Traité de Dieu en 1044, le comté de Blois était réduit à sa seule capitale, et toute la vallée de la Loire, d’Angers à Tours, appartenait à l’Anjou.
La lecture qu’en fait l’historien confère à cette lutte une signification plus profonde. Comme le soutient Kate Norgate, la rivalité Anjou-Blois de 1043-1044 fut une « préfiguration du combat ultérieur entre Étienne de Blois et Henri d’Anjou pour la couronne d’Angleterre ». La même rivalité dynastique qui modela la Gaule du XIᵉ siècle devait ressurgir dans l’Angleterre du XIIᵉ siècle, avec le même résultat : la « rigueur » des Angevins triomphant de l’énergie « instable » de Blois.
Le Vexin normand et la révolution diplomatique
Une transformation parallèle remodelait la Normandie. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, accorda au chef norrois Hrolf le Marcheur l’investiture formelle des terres autour de l’estuaire de la Seine, créant un nouveau duché chrétien. Pendant deux générations, les relations franco-normandes demeurèrent hostiles, mais dès les années 1020, les deux puissances commencèrent à s’allier par des mariages. Le tournant décisif survint dans les années 1050 : en 1051, le duc Guillaume épousa Mathilde de Flandre, et en 1066, sa puissance devait le porter jusqu’au trône d’Angleterre.
III. La connexion anglo-normande (1042–1135)
Le Maine entre deux puissances
Le comté du Maine, situé entre la Normandie et l’Anjou sur la rive droite de la Loire, constituait le pivot sur lequel tournaient les relations anglo-angevines. Ses évêques, gouvernant en vertu d’une concession de Clovis, jouissaient d’une souveraineté quasi épiscopale, mais la politique du comté était dominée par sa position entre deux prédateurs. Tout au long du XIᵉ siècle, la maison de Bellême, vicomtes héréditaires d’une marche angevine et seigneurs frontaliers normands, joua les deux puissances l’une contre l’autre. La destruction de la famille de Bellême au début du XIIᵉ siècle laissa le Maine exposé à la confrontation directe entre Angevins et Normands.
Geoffroy Martel d’Anjou conquit Le Mans en 1063, mais sa mort en 1060 et l’incompétence de son neveu Foulques Réchin (1068–1109) permirent aux ducs normands de se ressaisir. En 1087, lorsque Guillaume le Conquérant mourut, le Maine était effectivement une dépendance normande. Sa reconquête par les Angevins n’interviendrait qu’au XIIᵉ siècle.
Henri Ier et la succession normande (1100–1135)
Lorsque Henri Ier s’empara du trône d’Angleterre en 1100, il n’était pas l’héritier évident. Son frère aîné Robert Courteheuse tenait la Normandie, tandis que Henri n’avait reçu qu’un legs en numéraire de 5 000 livres. La jeunesse du jeune roi fut une succession d’aventures : il acheta le Cotentin et l’Avranchin à Robert pour 3 000 livres, fut emprisonné par son frère après la saisie de ses domaines anglais, parcourut la France avec une minuscule suite, et finit par prendre le contrôle de Domfront après la révolte de ses citoyens contre leur seigneur tyrannique.
Le traité d’Alton (1101) mit fin à la dernière invasion normande de l’Angleterre. Robert renonça à ses prétentions au trône d’Angleterre en échange d’une pension annuelle, tandis qu’Henri abandonna toutes ses possessions normandes à l’exception de Domfront. Le traité stipulait que le frère qui survivrait à l’autre hériterait de ses domaines si ce dernier mourait sans héritier légitime. Les « coutumes paternelles » qu’Henri avait héritées du Conquérant lui conféraient l’autorité sur les communications pontificales, les conciles et la censure ecclésiastique des serviteurs de la Couronne, mais l’archevêque Anselme de Cantorbéry, en exil depuis 1097, refusa de prêter hommage pour son siège.
Le règlement du conflit de l’investiture entre 1103 et 1107, souvent négligé par l’historiographie anglaise, fut la plus grande réussite politique d’Henri Ier. Le compromis préservait l’essentiel du contrôle royal sur l’Église : le roi conservait une influence effective sur les élections épiscopales, et l’hommage des évêques pour leurs temporalités compensait la renonciation à l’investiture cérémonielle par l’anneau et la crosse. Cet arrangement permit au roi de gouverner l’Église comme un département d’État, un modèle qui perdurerait durant toute la période angevine.
La révolution administrative
La grande réussite politique du règne d’Henri Ier fut la construction d’un appareil administratif unifié. Attirant chaque branche des affaires publiques en relation avec la Couronne, le roi s’appuya sur un cercle restreint de conseillers qui servaient à la fois de Curia Regis (la cour du roi, absorbant les fonctions judiciaires de l’ancien Witenagemot) et d’Échiquier (la cour financière qui examinait la fiscalité et gérait le domaine royal). La figure qui fit fonctionner ce système fut Roger de Salisbury, l’évêque passé de la pauvreté au poste de justicier, modèle des « hommes nouveaux » du service administratif.
Les preuves de l’existence de ce système proviennent principalement du seul Pipe Roll survivant de 1130, qui consigne non seulement les simples totaux financiers, mais aussi le détail social de chaque transaction. Ce rouleau suggère que presque chaque contingence de la vie humaine fut convertie en source de revenu royal, depuis les paiements pour entrer en fonction ou la quitter, jusqu’aux sommes versées par les héritiers pour entrer en possession de leur héritage, en passant par les amendes matrimoniales. Le système était à la fois efficace et inéquitable, le modèle qu’Henri II chercherait à restaurer après l’Anarchie.
L’établissement en Angleterre
Les conséquences sociales de la Conquête avaient été sombres. En 1086, l’année du Domesday Book, un tiers des terres avait changé de mains, et l’aristocratie anglaise indigène avait été remplacée par une caste militaire étrangère. Dès 1100, cependant, des signes de fusion étaient apparus. Les mariages entre seigneurs normands et femmes anglaises étaient fréquents. La « présentation d’Englishry », une amende de meurtre imposée aux communautés lorsque le statut anglais ou normand du meurtrier était inconnu, fut progressivement abandonnée à mesure que les deux populations se mêlaient. Le mariage d’Henri en 1100 avec Eadgyth, fille du roi d’Écosse Malcolm III et petite-nièce d’Édouard le Confesseur, fut un geste symbolique de réconciliation : « l’arbre vert » de la monarchie west-saxonne fut « regreffé » sur la lignée normande.
Les villes anglaises, qui avaient été les premières victimes de l’occupation militaire normande, furent désormais les principales bénéficiaires de la politique royale. Sous Henri I^(er), les villes obtinrent des libertés consignées par charte, des guildes marchandes et (dans le cas de Londres) le droit d’affermer leurs propres revenus. Guillaume de Malmesbury, écrivant dans les années 1120, dépeignit le vale de Gloucester comme un quasi-paradis, et la vallée de la Severn comme parsemée de bourgs prospères. Les colons flamands implantés dans le Pembrokeshire par Henri I^(er) (une « petite Angleterre au-delà du pays de Galles ») devinrent un trait permanent du paysage démographique britannique.
Le renouveau monastique
Le renouveau religieux qui prit son essor sous Henri I^(er) allait façonner l’Église anglaise pendant deux siècles. Deux grands mouvements de réforme arrivèrent du Continent : les chanoines réguliers de saint Augustin et les Cisterciens. Les Augustins, alliant la vie communautaire des moines au ministère actif du clergé séculier, fondèrent des maisons comme Holy Trinity Aldgate (1108), Merton (1117) et Kirkham. Les Cisterciens, les « Moines blancs » qui portaient de la laine non teinte et rejetaient la richesse des grandes abbayes bénédictines, fondèrent l’abbaye de Fountains (1132), Rievaulx (1131) et Tintern (1131). Dès les années 1130, l’Église anglaise était sans doute la plus dynamique de la chrétienté latine.
IV. L’Anarchie (1135–1154)
La mort de Henri Ier et ses conséquences
La mort de Henri Ier, le 1er décembre 1135, déclencha une crise de succession qui faillit détruire le royaume anglo-normand. Le seul fils légitime de Henri, Guillaume l’Atheling, avait péri dans le naufrage de la Blanche-Nef en 1120. Henri avait arraché aux barons anglais des serments de fidélité envers sa fille, l’Impératrice Mathilde, en 1126, puis à nouveau en 1131, mais ces serments avaient été prêtés à une femme que les seigneurs normands considéraient comme une quasi-inconnue. Lorsque Étienne de Blois, frère cadet de la première épouse de Henri, traversa la Manche et revendiqua le trône dans les trois semaines qui suivirent la mort du roi, les barons durent choisir : obéir à leurs serments envers Mathilde ou accepter un chef militaire éprouvé, capable de défendre le royaume anglo-normand.
L’analyse que fait l’historien de cette crise est sans complaisance. Comme le soutient Kate Norgate, les barons anglais, après avoir juré par deux fois de soutenir Mathilde, violèrent leurs serments à la froide lumière de la mort de Henri. Le couronnement d’Étienne à Westminster, le 22 décembre 1135, fut le produit d’un parjure universel. Les dix-neuf années de guerre civile qui suivirent furent la conséquence, et non la cause, de la déloyauté des barons.
Étienne se révéla désastreux. Son caractère — « la vieille malédiction de sa race » — était ce manque de constance propre aux Blois, masqué par un charme de façade. Il fit des promesses qu’il ne put tenir, s’aliéna l’Église en faisant arrêter des évêques, et perdit le contrôle des barons qui l’avaient fait roi. Dès 1138, les barons rebelles bâtissaient des châteaux sans autorisation à travers l’Angleterre, et le pays se délitait en une mosaïque de tyrannies privées.
L’Impératrice et le Comte
Mathilde, veuve de l’empereur Henri V, débarqua à Arundel le 30 septembre 1139 avec 140 chevaliers et son demi-frère Robert de Gloucester. Étienne, qui l’assiégeait à Arundel, la laissa se rendre à Bristol, où Robert tenait l’ouest. Dès 1140, le pays était divisé : Mathilde contrôlait les comtés de l’ouest, Étienne tenait la vallée de la Tamise, Londres et le Kent, et les Midlands formaient un no man’s land disputé.
La bataille de Lincoln, le 2 février 1141, livrée le dimanche de la Sexagésime, marqua le tournant. Les Déshérités (barons dépossédés par Étienne) et les forces de Robert de Gloucester encerclèrent et capturèrent le roi, qui fut emmené à Bristol puis emprisonné. Mathilde fut acclamée « Dame d’Angleterre et de Normandie » lors d’un conseil à Winchester, et ses partisans se consacrèrent à la tâche concrète du gouvernement.
En moins de quatre mois, l’entreprise s’effondra. Le traitement hautain que Mathilde réserva aux Londoniens les poussa à la révolte, et la mise sous séquestre des biens de l’Église aliéna le clergé. Henri de Winchester, le légat pontifical, fit basculer son soutien en faveur d’Étienne. En novembre 1141, Robert de Gloucester fut capturé lors d’une tentative avortée pour délivrer le château d’Henri de Winchester à Wolvesey, et les deux prisonniers furent échangés.
La guerre se prolongea encore douze ans, mais la fin effective survint avec le traité de Wallingford en novembre 1153. La mort inattendue d’Eustache, le fils d’Étienne, leva l’obstacle à un compromis : Étienne régnerait sa vie durant, mais ses barons prêtèrent serment de fidélité à Henri Fitz-Empereur, le fils de Mathilde, comme héritier. Étienne mourut le 25 octobre 1154, et la succession angevine fut assurée.
V. Henri II et l’Empire angevin (1154–1189)
Le Jeune Roi et son héritage
Le couronnement d’Henri II à Westminster, le 19 décembre 1154, fut, comme Kate Norgate le soutient, « un événement décisif » dans l’histoire anglaise. Pour la première fois depuis la Conquête, un roi succéda sans rival et avec la bienveillance unanime de toutes les classes. Le jeune roi, qui n’avait pas encore vingt-deux ans, hérita d’un royaume en effondrement administratif et moral. Le Pipe Roll de 1130 faisait apparaître un revenu royal d’environ 18 000 livres ; en 1156, il était tombé au tiers de cette somme.
Le caractère personnel d’Henri combinait l’énergie rugueuse de son grand-père avec le calcul froid de son arrière-grand-père Fulk Nerra. Il s’habillait sobrement, mangeait peu, était infatigable dans les affaires et lisait sans cesse, ce qui faisait de lui le plus savant des souverains de la Chrétienté. Son tempérament était « terrifiant », mais son charme était bien réel. La maison, toutefois, était conduite en déplacement, et sa cour erratique était un tourment pour ses clercs, qui la comparaient aux « régions infernales ».
La Controverse de Becket
L’événement fondateur du début du règne de Henri fut la nomination de son chancelier, Thomas Becket, à l’archevêché de Cantorbéry en 1162. Le calcul du roi était simple : avec son plus proche ami comme primat, l’Église pourrait être alignée sur la Couronne. Le résultat fut désastreux. Devenu archevêque, Becket se fit le champion du privilège ecclésiastique, et les deux anciens intimes se trouvèrent en guerre en moins de cinq ans.
Le conflit culmina lors du Concile de Clarendon en janvier 1164, où Henri obtint des évêques leur adhésion aux « Constitutions de Clarendon », seize articles affirmant la juridiction royale sur les matières cléricales. Becket, persuadé par deux Templiers qu’une soumission verbale mettrait fin à la querelle, céda, pour découvrir bientôt que les « coutumes » dissimulaient une prétention royale étendue à contrôler l’Église. Il se rétracta avec horreur et refusa de sceller les Constitutions.
Le Concile de Northampton en octobre 1164 transforma la querelle personnelle en crise constitutionnelle. Les barons de Henri exigèrent que Becket rendît compte de toutes les recettes qu’il avait perçues en tant que chancelier — une somme impossible à rembourser, conçue pour le briser. Becket s’enfuit en exil et en appela à Rome. Le pape, menacé par l’empereur Frédéric Barberousse et l’antipape Victor IV, ne put que servir de médiateur. Pendant sept ans, Becket demeura en France, une gêne pour Henri et une épine dans le côté de Louis VII.
Le règlement intervint en juillet 1170, lorsque les deux hommes se rencontrèrent à Fréteval. Henri, apprenant que Louis envisageait de soutenir un interdit papal, accepta une réconciliation complète. Becket revint en Angleterre en décembre 1170, excommunia les évêques qui avaient couronné le prince Henri sur l’ordre du roi, et fut assassiné dans la cathédrale de Cantorbéry le 29 décembre 1170 par quatre chevaliers qui interprétèrent les plaintes de Henri à Bures comme un ordre d’exécution.
Le meurtre détruisit la position politique de Henri. En quelques mois, il fut contraint de se soumettre à une pénitence publique à Cantorbéry (juillet 1174), de renoncer aux Constitutions de Clarendon, de restituer les biens ecclésiastiques et d’accepter Alexandre III comme pape contre son allié impérial. L’humiliation du roi était totale. Le verdict du chroniqueur sur le meurtre — selon lequel les rois d’Angleterre étaient des « bourreaux de saints » jusqu’à la repentance de Henri — saisit la réalité politique : l’affaire Becket anéantit tout espoir de contrôler l’Église par le biais de fonctionnaires royaux.
La révolution juridique
Pendant que la querelle de Becket faisait rage, Henri mena un ambitieux programme de réformes administratives. L’Assise de Clarendon (1166) institua le recours à des jurys assermentés de présentation pour traduire les criminels en justice ; l’Assise de Northampton (1176) étendit le système. Des juges itinérants, issus de la Curia Regis, furent envoyés en tournées régulières pour entendre les plaids de la Couronne, remplaçant l’ancien système dans lequel les shérifs exerçaient un pouvoir judiciaire sans contrôle dans leurs comtés.
L’enquête de 1170 sur les shérifs, conduite par de vastes commissions composées de clercs et de laïcs, examina la conduite de chaque shérif du royaume et aboutit à une purge : sur vingt-sept shérifs, sept seulement conservèrent leurs fonctions, les autres étant remplacés par des hommes de rang inférieur, pour la plupart des officiers de l’Échiquier. L’enquête domaniale de la même année permit de récupérer les terres royales aliénées à travers le pays.
Le système qui en émergea devint le modèle de l’État anglais ultérieur. L’Échiquier, siégeant deux fois par an autour de la table à damier, devint l’institution financière centrale. Les Rouleaux de la Pipe, compilés chaque année à partir de 1156, conservaient la trace de chaque transaction. La Curia Regis se scinda en juridictions spécialisées : la Cour du Banc du Roi pour les plaids de la Couronne, la Cour des Plaids Communs pour les litiges civils. La charge de coroner, créée en 1194, et le jury assermenté, fondement du système judiciaire moderne, furent tous deux le fruit des réformes de Henri.
Le principe « démocratique » du système du jury mérite d’être souligné. Dès 1194, l’enquête assermentée exigeait que quatre chevaliers choisis par le shire élisent deux hommes dans chaque hundred, qui à leur tour en choisissaient dix autres pour former les douze légaux. Il s’agissait d’une véritable innovation en matière de gouvernement représentatif, et l’attachement de Henri à ce principe marqua une rupture fondamentale avec l’ancien système normand d’arbitrage baronnial.
L’Empire continental
Les domaines continentaux d’Henri étaient les plus étendus jamais détenus par un roi d’Angleterre. De la frontière écossaise aux Pyrénées, de la Manche aux Cévennes, l’empire angevin englobait l’Angleterre, la Normandie, la Bretagne, l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou et l’Aquitaine. Henri tenait cinq fiefs distincts de la couronne de France, chacun selon des tenures différentes, et son mariage avec Aliénor d’Aquitaine en 1152 (annulé du côté de Louis VII de France) avait ajouté le vaste duché du midi à l’héritage angevin.
La gouvernance de ce dominion tentaculaire était déléguée. L’impératrice Mathilde, mère d’Henri, administrait la Normandie depuis Rouen. Le sénéchal d’Anjou dirigeait la marche. Le duché d’Aquitaine fut accordé au fils d’Henri, Richard, en 1172, et le duché de Bretagne à Geoffroy en 1169. Henri lui-même se déplaçait sans cesse, tenant ses cours à Alençon, au Mans, à Chinon, à Poitiers et à Bordeaux, mais passant la plus grande partie de chaque année dans ses territoires continentaux.
La structure de l’empire était intrinsèquement fragile. Les Angevins étaient des étrangers pour la quasi-totalité de leurs sujets : des Normands en Anjou, des Angevins en Normandie, des Poitevins en Angleterre. Les exigences fiscales du nouvel État, notamment le Grand Écuage de 1159 (une commutation du service militaire en argent, levée même sur les terres ecclésiastiques), provoquèrent une vive opposition. Les quelque trente ans de gouvernement personnel effectif d’Henri, de 1154 à 1173, furent un effort soutenu pour concilier ces tensions.
La Révolte de 1173
La première épreuve majeure survint en 1173, lorsque les fils d’Henri, encouragés par Aliénor et Louis VII, déclenchèrent une révolte continentale. La défection des comtes de Leicester et de Chester, du comte de Flandre et du roi d’Écosse sembla menacer l’ensemble de la position angevine. La riposte d’Henri fut méthodique : à l’été 1173, il passa secrètement en Angleterre pour rallier ses partisans, puis retourna en France pour prendre Dol et secourir Rouen.
Le tournant se produisit en juillet 1174, lorsque Guillaume le Lion d’Écosse fut capturé à Alnwick par une petite force anglaise. L’effondrement écossais fut suivi de la reddition des comtes rebelles, de l’effondrement de l’alliance flamande et du pèlerinage d’Henri à Canterbury pour faire pénitence au tombeau de Becket. L’accord, consacré par le Traité de Falaise (octobre 1174) et par l’entente ultérieure avec Guillaume le Lion, transforma la relation entre les deux royaumes : le roi d’Écosse devint l’homme lige du roi d’Angleterre, et les forteresses d’Édimbourg, Stirling, Roxburgh, Jedburgh et Berwick furent placées sous contrôle anglais.
Henri le Jeune et la Catastrophe Aquitaine
La tentative d’Henri pour pourvoir ses fils sans démembrer l’empire produisit une crise structurelle. Le couronnement d’Henri le Jeune en 1170 donna au fils aîné une « dignité royale » sans pouvoir royal. La concession de l’Aquitaine à Richard en 1172 plaçait la province la plus turbulente de l’empire entre les mains d’un adolescent. Le résultat fut deux décennies de guerre familiale.
Le conflit atteignit son paroxysme en 1182-1183, lorsque Henri le Jeune, poussé par le troubadour Bertran de Born, exigea la substance du pouvoir royal. Il s’enfuit à la cour de France, fut réconcilié, et mourut à Martel le 11 juin 1183, homme brisé. Sa mort ouvrit une nouvelle crise : Richard revendiqua ses territoires continentaux, Geoffroy revendiqua la Bretagne et l’Anjou, Jean demeura sans héritage.
La dernière guerre
Les dernières années du règne d’Henri furent dominées par la guerre contre Philippe Auguste de France, qui avait succédé à Louis VII en 1180. La stratégie de Philippe consistait à détacher les unes après les autres les possessions angevines. En 1186, il força Henri à lui rendre hommage pour l’ensemble de ses fiefs français. En 1188, toute la famille angevine se souleva contre le vieux roi : Richard et Jean firent tous deux hommage à Philippe, et la grande coalition de la Flandre, de la Champagne et de la Bretagne contraignit Henri à livrer bataille en rase campagne.
L’effondrement survint en 1189. La bataille de Fréteval (juillet 1189) vit le train de bagage de Philippe capturé et ses rôles de chancellerie saisis, mais l’incapacité d’Henri à exploiter son avantage, conjuguée à la défection de ses mercenaires, le laissa sans recours. Le traité de Colombières (4 juillet 1189) exigea d’Henri une pénitence humiliante devant Philippe, la remise des forteresses de Tours et du Mans, et la reconnaissance de Richard comme son héritier.
Henri atteignit Chinon dans la nuit du 4 juillet 1189, malade et vaincu. Lorsque la liste des traîtres lui fut lue, le premier nom était celui de son plus jeune fils Jean. Il tourna son visage vers le mur et refusa de manger. Il mourut le 6 juillet 1189, tandis que le grand empire qu’il avait édifié s’effondrait autour de ses enfants. Il fut enterré à Fontevraud, dans les robes de son dernier couronnement anglais, accomplissant une vieille prophétie selon laquelle « il sera enveloppé parmi les femmes voilées ».
VI. Richard I et la croisade (1189–1199)
La succession
L’avènement de Richard ne fut pas contesté. Le seul rival était Jean, dont la brève intrigue avec Philippe s’était terminée par l’humiliation du Traité de Messine (mars 1191). Richard fut couronné à Westminster le 3 septembre 1189 et commença immédiatement les préparatifs de la troisième croisade. Il vendit des charges, leva des écussages, préleva la dîme saladine (un dixième de tous les biens meubles), et nomma Guillaume Longchamp, évêque d’Ely, régent d’Angleterre.
La croisade elle-même, bien que personnellement glorieuse, fut un désastre politique. Richard se brouilla avec Philippe Auguste dès le moment du départ, s’allia à l’empereur germanique Henri VI, et conquit Chypre dans une expédition mineure de type viking. Il se brouilla avec le duc Léopold d’Autriche à propos de la bannière à Acre, refusa de coopérer avec les autres princes croisés concernant la succession du royaume de Jérusalem, et fit la paix avec Saladin en septembre 1192 sans avoir repris Jérusalem.
Sur le chemin du retour, Richard fut capturé par Léopold d’Autriche et remis à l’empereur Henri VI. Sa rançon, 150 000 marcs, fut la plus forte somme jamais exigée dans l’Europe médiévale. L’Angleterre fut mise à sac pour la payer : la dîme saladine fut complétée par un quart de tous les revenus, les Cisterciens cédèrent leur récolte de laine entière, et les vases sacrés en or et en argent furent confisqués. Hubert Walter, qui avait servi d’agent de Richard dans les négociations, devint le dirigeant de facto de l’Angleterre et se révéla l’un des justiciers les plus efficaces de l’histoire anglaise.
Le gouvernement de l’Angleterre
L’administration d’Hubert Walter, 1193–1198, établit le modèle du gouvernement anglais ultérieur. Il cumulait une vaste combinaison de charges — archevêque de Cantorbéry, légat pontifical et justicier en chef — concentration de pouvoir sans précédent que l’on a comparée à celle de Thomas Becket comme chancelier. Sa réforme du système judiciaire, la « Forme de procéder dans les plaids de la Couronne » de 1194, étendit la juridiction des juges itinérants à un vaste éventail de matières, des biens ecclésiastiques aux déshérences, et instaura le système électoral des quatre chevaliers qui devint la base du grand jury.
Sa position fut contestée par Geoffrey Fitz-Peter, ancien shérif et membre de la Curia Regis, qui devint justicier en 1198. À cette date, Hubert avait été contraint à la démission par le pape Innocent III, qui exigeait qu’aucun prêtre ne détînt de charge séculière. Le principe, d’une importance fondamentale et qui devait façonner la constitution anglaise pendant des siècles, était que l’archevêque de Cantorbéry ne pouvait simultanément gouverner le royaume.
VII. Le roi Jean et la perte de la Normandie (1199–1206)
Le règne désastreux
L’avènement de Jean en 1199 fut contesté. Les Bretons et les Angevins soutenaient Arthur de Bretagne, petit-fils de Mathilde, et Philippe Auguste de France l’appuyait. Le règlement de 1200, inscrit dans le traité du Goulet, laissait Jean maître des territoires continentaux de son père, mais grevé de lourdes obligations envers Philippe.
Le caractère de Jean causa la ruine de son héritage. Le chroniqueur de la Gesta Henrici et son biographe ultérieur décrivent un homme d’une ruse peu commune, capable de grands efforts, mais au fond déloyal, avide et cruel. Son traitement de son neveu Arthur, capturé lors du siège de Mirebeau en 1202 et emprisonné à Rouen, en est l’exemple central. Que Jean ait tué Arthur lui-même ou ordonné son meurtre reste incertain, mais la disparition du jeune duc, peut-être jeté dans la Seine, coûta à Jean le soutien de la noblesse bretonne et angevine.
L’effondrement survint en 1203–1204. Philippe Auguste, profitant de l’inaction de Jean, s’empara des forteresses frontières de la Normandie, assiégea Château-Gaillard (la grande forteresse que Richard avait fait construire sur la Seine) et, après un assaut brutal, prit le château en mars 1204. En quelques semaines, toute la Normandie se soumit. À la fin de 1205, l’Anjou, la Touraine et la majeure partie du Poitou avaient suivi. L’empire angevin, le plus grand jamais édifié par un roi anglais, avait été perdu en moins de deux ans.
Jean revint en Angleterre, homme brisé. Son seul grand ministre survivant, Hubert Walter, mourut en 1205. Son règne devait se poursuivre encore onze années, mais le fondement politique de la maison d’Anjou avait été détruit. Le terrain était préparé pour la crise constitutionnelle de la Magna Carta et pour l’invasion française lors de la minorité d’Henri III.
VIII. L’accomplissement culturel et religieux
La période de la domination angevine, de 1154 à 1216, ne fut pas seulement une époque de transformations politiques et militaires, mais aussi une période d’une remarquable vitalité culturelle. La cour d’Henri II, malgré la préférence du roi pour la chasse et la politique plutôt que pour la littérature, était un centre de vie intellectuelle. Jean de Salisbury, l’ami de Becket et de Thomas, composa le Polycraticus, vaste traité sur les devoirs des princes, à Cantorbéry dans les années 1150. L’ordre cistercien, dirigé par Bernard de Clairvaux, domina la vie spirituelle de l’Europe occidentale et donna à l’Angleterre ses plus grandes maisons monastiques. Giraud de Barri, l’archidiacre gallois qui s’efforça de devenir évêque de Saint-David, produisit les premières véritables proses en anglais, journalistiques dans leur précision et mordantes dans leur satire.
Le développement culturel le plus frappant fut l’ascension de la langue anglaise elle-même. Sous le règne de Jean, le français normand avait commencé à fusionner avec l’anglais, produisant la langue hybride qui deviendrait le moyen anglais. Le Brut de Layamon, écrit au début du XIIIe siècle dans un dialecte du Worcestershire, constituait une tentative délibérée de traduire en langue vernaculaire le poème de Wace en français normand, entreprise qui aboutirait, en l’espace d’un siècle, à Chaucer. La « silencieuse croissance et élévation du peuple anglais » fut, comme le soutenait J. R. Green, la véritable œuvre des règnes angevins.
Le meurtre de Thomas Becket en 1170 marque le pivot spirituel de la période. En moins de quinze ans, le sanctuaire du saint à Cantorbéry était devenu le lieu de pèlerinage le plus visité d’Angleterre, et son culte était, comme le note Norgate, « une protestation permanente contre le mal du temps ». Pourtant, dès 1206, les Cisterciens, jadis le plus austère et idéaliste des ordres monastiques, s’étaient tant enrichis grâce au commerce de la laine qu’ils étaient qualifiés d’« ordre abominable » par leurs détracteurs. L’énergie spirituelle qui avait produit la renaissance du XIIe siècle était en grande partie épuisée, préparant le terrain pour les frères mendiants du siècle suivant.
L’histoire de l’Angleterre sous les rois angevins est donc celle d’une grande expérience politique : la tentative de souder sous un même souverain un empire continental et un royaume insulaire. L’expérience échoua, spectaculairement, sous le règne de Jean. Mais son héritage culturel et institutionnel — la common law, le système du jury, les universités, la langue anglaise — devait survivre à la dynastie qui n’avait pas su le préserver.