CHAPITRE X
Le lendemain matin, Émilie ordonne d’allumer un feu dans le poêle de la chambre où St Aubert avait l’habitude de dormir et s’y rend pour brûler les papiers. Elle verrouille la porte, ouvre le cabinet et se tient tremblante, ayant presque peur de retirer la planche. Il y a un grand fauteuil dans un coin et, en face, la table où elle avait vu son père s’asseoir pour examiner ce qu’elle croit être précisément ces papiers.
La vie solitaire qu’elle a menée dernièrement et les sujets mélancoliques sur lesquels elle a laissé ses pensées s’attarder l’ont rendue par moments sensible aux « songeries qui se pressent » d’un esprit affaibli. Lorsque ses yeux se posent une seconde fois sur le fauteuil dans la partie obscure du cabinet, elle croit percevoir les traits de son père défunt. Elle reste clouée au sol, puis quitte le cabinet. Son courage revient ; elle se reproche sa faiblesse et rouvre la porte. Grâce aux indications que St Aubert lui a données, elle trouve la planche, appuie sur la ligne, la fait glisser et découvre la liasse de papiers et la bourse de louis.
En se relevant du sol, elle lève les yeux et s’imagine voir le même visage dans le fauteuil. L’illusion abat ses esprits ; elle se précipite dans la chambre et s’effondre, presque sans connaissance, dans un fauteuil. La raison qui revient triomphe de cette crise, et elle se tourne vers les papiers, bien que manquant tellement de présence d’esprit que ses yeux se posent involontairement sur quelques feuilles volantes laissées ouvertes. Elle n’a pas conscience de transgresser l’injonction sévère de son père jusqu’à ce qu’une phrase à l’importance terrifiante éveille ensemble son attention et sa mémoire. Elle repousse les papiers hâtivement, mais les mots qu’elle a lus refusent de quitter ses pensées. Ils l’affectent si puissamment qu’elle ne peut se résoudre à détruire les papiers immédiatement, et plus elle s’attarde sur les circonstances, plus cela enflamme son imagination. Elle en vient même à déplorer sa promesse de les détruire.
Mais l’égarement est momentané. « J’ai fait une promesse solennelle, dit-elle, d’observer une injonction solennelle, et ce n’est pas à moi de discuter, mais d’obéir. » Ainsi ranimée par le sens de son devoir, elle porte à son comble le triomphe de son intégrité sur la tentation et livre les papiers aux flammes. Ses yeux les regardent se consumer lentement, et elle frémit au souvenir de la phrase qu’elle a vue.
Enfin, elle se souvient de la bourse. Alors qu’elle la dépose sans l’ouvrir dans un cabinet, elle s’aperçoit qu’elle contient quelque chose de plus grand qu’une pièce de monnaie. Elle y trouve un petit paquet qui se déplie pour former un étui en ivoire contenant la miniature d’une femme ! « La même », s’écrie-t-elle, « sur laquelle mon père a pleuré ! » Elle ne se rappelle personne à qui ce visage ressemble. Il est d’une beauté peu commune, caractérisée par une expression de douceur ombragée de chagrin et tempérée par la résignation. Des cheveux brun foncé flottent négligemment sur le front dégagé ; le nez est légèrement aquilin ; les lèvres s’expriment par un sourire mélancolique ; les yeux bleus sont dirigés vers le haut avec une douceur singulière. Saint-Aubert n’ayant donné aucune instruction concernant ce portrait, Émilie se sent justifiée de le conserver.
Elle est tirée de ses songeries par la fermeture de la porte du jardin, et aperçoit par la fenêtre Valancourt s’approcher du château. Quand elle le retrouve dans le salon, elle est frappée par le changement dans son air et son visage depuis qu’ils s’étaient quittés dans le Roussillon. L’abattement et la langueur disparaissent dans le sourire qui illumine son visage en la voyant. Il a profité de la permission qu’elle lui avait donnée de lui dire adieu. Il lui demande si elle est en Gascogne depuis longtemps ; elle répond faiblement, et il lui parle de ses errances après leur séparation, dans les Pyrénées. Une larme lui vient aux yeux tandis qu’il parle, et, soucieux de l’épargner, il se tourne pour admirer le château et ses perspectives. Ils descendent vers la terrasse, où Valancourt est charmé par le paysage fluvial et la vue sur les rives opposées de la Guyenne.
Alors qu’ils sont accoudés au mur de la terrasse et observent le courant rapide de la Garonne, Valancourt parle de la source de ce noble fleuve, jaillissant parmi les précipices des Pyrénées, se précipitant dans la vallée d’Aran, puis traversant le Languedoc et la Gascogne jusqu’au golfe de Gascogne. Ce sujet rappelle avec force à Émilie l’image de son père. Valancourt change de sujet, mais qui n’est guère moins affectant pour elle. Lorsqu’il admire la grandeur du platane qui étend ses branches au-dessus de la terrasse, elle se souvient combien de fois elle s’était assise ainsi avec Saint-Aubert et l’avait entendu exprimer la même admiration. « C’était l’arbre préféré de mon cher père », dit-elle. Valancourt, qui a des larmes dans les yeux, reste silencieux.
Enfin, d’une voix hésitante, Valancourt dit : « Cette scène magnifique ! — Je vais partir — vous quitter — peut-être pour toujours ! Ces moments peuvent ne jamais revenir ; je ne peux me résoudre à les négliger, bien que j’ose à peine en profiter. Permettez-moi, cependant, sans offenser la délicatesse de votre chagrin, de hasarder de déclarer l’admiration que je ressentirai toujours pour votre bonté — Ô ! qu’à une époque future il me soit permis de l’appeler amour ! » L’émotion d’Emily ne lui permet pas de répondre. Valancourt, qui ose lever les yeux, s’attend à la voir s’évanouir, et fait un effort involontaire pour la soutenir. Il déclare que, s’il pouvait lui être permis d’espérer, les moments de la séparation perdraient bien de leur amertume.
Emily craint de faire confiance à la préférence que son cœur reconnaît pour Valancourt et de lui donner le moindre encouragement à espérer au bout d’une si courte connaissance, bien que ces considérations aient été approuvées par l’opinion de son père. Elle hésite, puis dit qu’elle doit se sentir honorée par la bonne opinion de toute personne que son père aurait estimée. Valancourt, d’une voix tremblante d’anxiété, demande : « Et étais-je, donc, jugé digne de son estime ? » Il ajoute que si elle pouvait lui permettre de temps en temps de s’enquérir de sa santé, il la quitterait avec une tranquillité comparative. Emily, après un instant de silence, dit qu’elle sera ingénue avec lui, car elle sait qu’il comprendra et prendra en considération sa situation. Elle n’a plus de parent dont la présence pourrait autoriser ses visites, et il n’est pas nécessaire pour elle de souligner l’impropriété de les recevoir.
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