L’architecture narrative d’Alice n’est pas construite sur une quête d’un objet spécifique, mais sur une poursuite incessante de la stabilité dans un monde où les lois de la physique et de la logique sont fluides. L’histoire fonctionne comme une série de confrontations croissantes entre l’éducation victorienne rigide d’Alice et l’élasticité chaotique du Pays des Merveilles. Le motif structurel principal est celui du seuil ; Alice est constamment en transition, n’arrivant jamais véritablement à destination. De la descente initiale dans le terrier du lapin — une lente suspension onirique du temps — à la porte verrouillée qui sert de barrière frustrante au jardin, le récit met l’accent sur un état de devenir plutôt que d’être. Ce manque de terrain fixe crée un point de pression persistant : la crise d’identité d’Alice. Parce que sa forme physique est en perpétuelle mutation — rétrécissant à dix pouces, s’étirant à neuf pieds, s’élargissant pour remplir une pièce — son sens interne de soi se dissout. L’interrogatoire de la Chenille (« Qui es-tu ») frappe au cœur de cette anxiété, suggérant que l’identité n’est pas une essence inhérente mais une fonction de la mémoire et de la perception, toutes deux peu fiables dans ce paysage onirique.
Les interactions sociales qu’Alice rencontre servent de distorsions satiriques du monde adulte, transformant l’étiquette et l’éducation en sources de violence et d’absurdité. La « Course au Caucus » est un moment structurel pivot qui établit les règles du Pays des Merveilles : c’est une course circulaire sans début ni fin, soulignant la futilité de l’effort dans un monde où les résultats sont arbitraires. Le prix qu’Alice reçoit — son propre dé à coudre — met en évidence la nature récursive et autoréférentielle de ses récompenses ; elle ne gagne rien qu’elle ne possédait déjà. Ce motif de récompense dénuée de sens se retrouve dans la scène du procès, où la justice est inversée. La pression dans ces scènes dérive du conflit entre le désir d’Alice d’un discours logique et l’engagement des habitants envers le non-sens. Lorsqu’elle tente de converser avec la Souris ou la Fausse Tortue, ses tentatives d’empathie sont contrecarrées par des jeux de mots linguistiques et la prédation biologique (son chat Dinah), créant une friction sociale où la communication mène inévitablement à l’aliénation.
Alors que le récit progresse vers la cour royale, les enjeux passent de la frustration physique au danger existentiel, bien que le danger demeure curieusement vide. La Reine de Cœur représente le point de pression ultime de l’autorité arbitraire. Son refrain, « Qu’on lui coupe la tête », est un dispositif structurel qui maintient un niveau élevé de tension sans aucune conséquence réelle ; le Griffon confirme plus tard que personne n’est jamais décapité. Ce décalage entre la menace et la réalité reflète la logique onirique du livre. Le jeu de croquet agit comme un microcosme du désordre de la cour : les maillets sont des flamants roses vivants, les balles sont des hérissons, et les règles sont inexistantes. La lutte d’Alice pour jouer au jeu reflète sa tentative futile d’imposer l’ordre à un système conçu pour le chaos. La capacité du Chat du Cheshire à apparaître et disparaître à volonté, ne laissant qu’un sourire, déstabilise davantage la scène, suggérant qu’au Pays des Merveilles, la présence elle-même est optionnelle.
Le procès du Valet sert de dénouement climatique de la logique du récit. Le processus judiciaire est une farce de tartes volées et de preuves contradictoires, culminant avec l’invention par le Roi de la « Règle quarante-deux » sur-le-champ. Ce moment fournit le levier interprétatif pour la conclusion du roman : les règles du Pays des Merveilles ne sont pas simplement différentes, elles sont inexistantes, fabriquées par ceux au pouvoir pour maintenir l’illusion du contrôle. La croissance d’Alice pendant le procès est un changement structurel crucial ; à mesure qu’elle s’agrandit physiquement, sa confiance se solidifie. Elle passe de victime passive de l’environnement, rétrécissant pour s’adapter à ses contraintes, à un agent actif qui rejette entièrement la fantaisie. Lorsqu’elle déclare, « Vous n’êtes qu’un paquet de cartes », elle brise le charme du rêve, affirmant la domination de sa réalité éveillée sur le non-sens du subconscient. Le réveil n’est pas une douce dissolution mais une disruption violente, alors que les cartes se dressent contre elle, signifiant que la seule façon d’échapper à l’absurdité est d’en nier agressivement la validité.