Notes de lecture : Cranford d’Elizabeth Cleghorn Gaskell
Aperçu
Cranford, publié en 1853, est un roman épisodique d’Elizabeth Gaskell se déroulant dans une petite ville de campagne anglaise. L’œuvre dépeint avec affection une société de femmes âgées navigant dans la pauvreté honorable et les codes sociaux rigides d’un monde qui change lentement autour d’elles. À travers les yeux de la visiteuse Mary Smith, les lecteurs découvrent les « Amazones » de Cranford — des veuves et de vieilles filles préservant les apparences grâce à une « économie élégante » tout en résistant à l’ère industrielle qui s’infiltre au-delà de leurs frontières.
Thèmes majeurs
Société et préservation de soi
Cranford appartient entièrement à ses femmes. Tout homme s’installant dans la ville semble disparaître — qu’il soit effrayé par les réunions mondaines dominées par les femmes ou occupé ailleurs par ses affaires. Les dames gouvernent leur domaine avec une efficacité remarquable : elles entretiennent des jardins impeccables, gèrent le personnel de maison, donnent leur avis sur la littérature et la politique, et témoignent une tendre sollicitude les unes envers les autres en temps de détresse.
Pauvreté dissimulée et économie élégante
Sous la surface distinguée de Cranford, de nombreuses personnes de bonne famille luttent financièrement. Comme les Spartiates, elles cachent leurs difficultés « sous un visage souriant ». L’argent reste un sujet tabou, entaché par son association avec le commerce et les affaires ; bien que certains puissent être pauvres, tous revendiquent un statut aristocratique. L’économie à Cranford n’est jamais simplement économe — elle est toujours « élégante ». Ce qu’ils ne peuvent s’offrir devient tout simplement démodé selon les critères de Cranford.
Coutumes sociales et règles de visite
Les dames de Cranford observent des règles élaborées pour les visites de courtoisie. Les heures de visite sont strictement limitées entre midi et trois heures de l’après-midi. Après avoir reçu une visite, il est obligatoire de la rendre dans les trois jours, et de ne jamais rester plus d’un quart d’heure. Ces coutumes rigides créent une danse sociale où chaque geste est mesuré et chaque visite suit un protocole.
Personnages principaux
Capitaine Brown
Officier d’armée à demi-solde employé par le chemin de fer voisin. Il commet le péché impardonnable d’évoquer ouvertement sa pauvreté, en parlant d’elle « sur la voie publique ! d’une voix militaire forte ! » Pourtant, le Capitaine Brown ignore la froideur qu’il suscite. Son bon sens masculin et sa facilité à résoudre les problèmes domestiques l’élèvent progressivement à une autorité inattendue auprès des dames de Cranford. Il meurt héroïquement à la gare, heurté par un train alors qu’il sauvait un enfant qui s’était aventuré sur les rails.
Les filles Brown
Mlle Brown, l’aînée du Capitaine, paraît presque aussi âgée que son père, son visage portant l’expression fatiguée de celle dont la gaieté de la jeunesse s’est éteinte depuis longtemps. Elle souffre d’une maladie douloureuse et persistante qui la rend irritable et se reproche d’être un fardeau. Mlle Jessie, de dix ans sa cadette, a un visage rond avec des fossettes, de grands yeux bleus étonnés, un nez retroussé encore enfantin et des lèvres rouges et rosées encadrées par des rangées de petites boucles. Il y a quelque chose de définitivement enfantin dans son apparence, même si elle doit avoir plus de trente ans.
Les sœurs Jenkyns
Mlle Jenkyns, fille d’un recteur décédé, se considère comme une personne de lettres grâce à des sermons manuscrits et à une bibliothèque de théologie. Elle ne peut s’empêcher de contester la littérature contemporaine, déclarant que Boz n’est en aucun cas l’égal du Dr Johnson. Mlle Matty, plus douce et tendre, est l’amie particulière du narrateur. Deborah, qui est morte avant le début du récit, reste présente grâce à ses lettres et aux souvenirs de Mlle Matty.
Peter Jenkyns
Le frère qui a disparu il y a des années, après qu’une humiliation publique l’a poussé à fuir et à s’engager dans la Marine. Son sort devient un mystère sur lequel le narrateur enquête, finissant par le relier à l’« Aga Jenkyns de Chunderabaddad ». Peter revient d’Inde en homme riche, ayant été fait prisonnier à Rangoun, et retrouve sa sœur après des décennies de séparation.
Fils centraux de l’intrigue
Le différend littéraire
Le capitaine Brown commet un suicide social en mentionnant « Les Papiers de Pickwick » lors d’une soirée de cartes. Miss Jenkyns riposte en allant chercher « Rasselas » et en lisant à haute voix d’une « voix aiguë et majestueuse », puis déclare que le Dr Johnson est pleinement justifié d’être considéré comme l’écrivain de fiction supérieur. Lorsqu’elle affirme que la publication en numéros est « vulgaire et indigne de la littérature », le capitaine demande à voix basse comment le « Rambler » a été publié – mais elle ne l’entend pas. Il l’insulte en qualifiant le style de Johnson de « pompeux ».
L’amour perdu de Miss Matty
Thomas Holbrook, un fermier yeoman, avait demandé la main de Miss Matty il y a longtemps. Miss Matty était tout à fait prête à l’accepter, mais sa sœur Deborah et son père, le recteur, ont découragé ce mariage, le jugeant indigne de son rang. Après son refus, Holbrook n’est retourné à Cranford que très rarement. Miss Matty ne parle jamais de cette relation intime, « ayant enfermé ce souvenir au plus profond de son cœur après avoir reçu si peu de sympathie pour son amour de jeunesse ». Elle meurt en sachant qu’elle aurait pu vivre une vie totalement différente.
La faillite de la banque
La banque Town and County suspend ses paiements, réduisant Miss Matty à la pauvreté. Elle calcule qu’elle perdra cent quarante-neuf livres, treize shillings et quatre pence par an, ne lui laissant qu’environ treize livres par an. Elle exprime son chagrin non pas pour elle-même, mais pour la peine que sa mère aurait éprouvée à savoir qu’elle avait déchu de son rang.
Réponse de la communauté
Les dames de Cranford se mobilisent autour de Mlle Matty après sa ruine financière. Elles se réunissent dans le salon de Mlle Pole, où chacune note et cachette la somme qu’elle peut donner chaque année. Mme Forrester, qui vit avec moins de cent livres par an, contribue à hauteur d’un vingtième de l’ensemble de ses revenus. Mme Fitz-Adam propose non seulement sa propre contribution, mais aussi les services médicaux de son frère gratuitement. Le père de la narratrice met en place des solutions pratiques : Martha et Jem doivent se marier rapidement et rester dans la maison de Mlle Matty, les contributions des dames couvrent la majeure partie du loyer, et Mlle Matty elle-même gagne des revenus supplémentaires en vendant du thé dans sa salle à manger.
Techniques narratives
Gaskell fait preuve d’une satire douce et d’une observation compatissante. La narratrice Mary Smith sert à la fois de participante et de commentatrice, observant les petits drames de la vie provinciale avec chaleur et esprit. La structure épisodique permet des études de personnages approfondies, tandis que les lettres et les souvenirs apportent une profondeur historique.
Le roman passe de la comédie — la chaise à porteurs de Mme Jamieson, les rituels de visite élaborés, les économies de bougies de Mlle Matty — à la tragédie profonde et inversement. Gaskell ne condescend jamais à l’égard de ses personnages ; leurs prétentions sont comprises comme des stratégies de survie nées d’une vulnérabilité authentique.
Idée centrale
Ce qui distingue Cranford, ce n’est pas son absurdité, mais sa bienveillance. Les dames qui colportent des potins, échafaudent des manigances et excluent pleurent également les pertes les unes des autres et ouvrent leur bourse en secret. Le désintéressement de Mlle Matty fait ressortir les mêmes bonnes qualités chez les autres. Les gens ont honte d’abuser de sa bonne foi, comme ils l’auraient fait avec celle d’un enfant.
Le roman se conclut par la réconciliation restaurée au sein de la société de Cranford, les vieilles querelles apaisées et les frères et sœurs Jenkyns réunis. Tous les habitants de Cranford aiment Mlle Matty, et la narratrice remarque qu’ils semblent être de meilleures personnes quand elle est à leurs côtés. C’est peut-être la mesure la plus juste d’une communauté : non pas qu’elle évite la folie, mais qu’elle retrouve le chemin de la grâce.