Chant XII. La lamentation de Daçaratha
Le roi resta sans voix, défaillant, atterré, comme un cerf apercevant une tigresse. « Perfide traîtresse ! » s’écria-t-il, « quel mal Râma ou moi t’avons-nous fait ? » Il supplia : pouvait-elle l’abandonner, lui, son premier-né tant aimé, la délice du monde ? Qu’elle prît sa vie, sa gloire, mais non son cher enfant. Il s’agenouilla devant ses pieds. Mais Kaikeyî, implacable, lui rappela le roi Śaivya et la colombe, Alarka donnant ses yeux, l’Ocean gardant ses bornes, la puissance de la vérité. Ou sa faveur, ou sa mort en ce jour même.
Chant XIII. La détresse de Daçaratha
Prosterné à terre, le cœur frappé, le roi gisait sans force. Yayâti lui-même, déchu de la félicité, ne semblait pas plus misérable. Kaikeyî lança sa demande une fois encore, citant tout exemple sacré de vérité. Le monarque, reprenant lentement des forces, jura par Râma son fils — il ne pouvait envoyer son cher enfant dans les bois. Il pleura vers la nuit, supplia l’aube de fuir plus vite. La reine, inébranlable, n’exigeait que l’exil de Râma ; ses reines rivales attendraient Kauśalyâ, mais elle mourrait. Le roi s’évanouit.
Chant XIV. Ráma est convoqué
Sumantra pénétra dans les appartements intérieurs, éveillant le roi par des vers sacrés et de douces louanges. Le monarque brisé, accablé de chagrin, lui ordonna d’aller quérir Ráma sur-le-champ. Kaikeyí, vigilante, s’empara elle-même de l’ordre — le roi veillait, faible de pensées sans sommeil ; va, amène le prince. Sumantra, ravi, crut que la consécration était proche, et se hâta vers le palais de Ráma.
Chant XV. Les préparatifs
Les brâhmanes et les chapelains prirent leurs places ; les chefs du commerce et de la noblesse se rassemblèrent ; l’heure propice de Pushya brilla sur Ayodhyá. Des vases sacrés d’or arrivèrent, des eaux puisées aux confluents sacrés, un éléphant aux yeux de feu, des chevaux blancs et un taureau blanc comme neige, le siège en bois de figuier, toutes sortes d’offrandes et d’ornements. Les musiciens et les danseuses prirent leurs places ; des rois de contrées lointaines se tenaient observateurs. Sumantra trouva Vaśishṭha qui attendait à la porte du palais avec toute cette splendeur, exhortant le roi à se lever et à laisser le jour accomplir son dessein.
Chant XVI. Ráma est convoqué
Sumantra franchit des portes que nul ne lui refusa ; son message fut chanté au monarque comme l’hymne du matin ; le roi lui ordonna d’y aller, d’amener Ráma sur-le-champ. Le cocher vola vers le palais de Ráma — une demeure brillante comme le Kailása, grouillante d’amis, le grand éléphant posté à la porte. Dirigé de chambre en chambre, il atteignit la pièce intérieure où Ráma reposait sur un lit d’or, le corps assombri de santal et de la teinte de la lance au sanglier, Sítá veillant avec le chouri à la main. Sumantra le salua avec de douces civilités : le roi et la reine le réclamaient. Ráma, le cœur joyeux, accueillit le message avec empressement, bénit Sítá, et s’élança comme un jeune lion hors de son antre — Lakshmaṇ l’accompagnant, et le rugissement de la foule assemblée s’élevant sur son passage.
Chant XVII. L’approche de Ráma
Des éléphants comme des montagnes et des coursiers d’une race supérieure le suivaient par centaines ; des guerriers armés et des instruments aux doux accents gonflaient le cortège ; des dames sur les toits des palais faisaient pleuvoir des guirlandes sur sa tête et chantaient : « Maintenant le cœur de Kauśalyá doit déborder en voyant son fils triompher du royaume ! » Perché sur son char radieux, avec un tonnerre pareil aux nuages et des éclairs argentés, Ráma traversa la rue en fête, bénissant chacun selon son rang, son cœur fixé sur une seule forme.
LIVRE II.
Dans les appartements intérieurs, à l’insu de la cité en fête, la reine Kaikeyí était tombée sous l’emprise de sa vieille nourrice, la bossue Manthará. Jalouse de la gloire montante de Ráma et craignant pour l’avenir de son fils Bharat, Manthará attisa le ressentiment couvant de la reine et l’exhorta à réclamer les deux vœux que le roi Daśaratha lui avait accordés il y a longtemps, lorsqu’elle lui sauva la vie sur le champ de bataille. Kaikeyí, le cœur endurci par les malfaisants conseils de la servante, se retira dans la chambre de deuil, s’allongeant à même le sol, les cheveux défaits, refusant toute nourriture et boisson jusqu’à ce que le roi vînt accomplir sa volonté.
L’aube se leva sur Ayodhyá dans l’allégresse du couronnement. Le prince Ráma, bien-aimé du peuple, traversa dans son char des rues bordées de foules acclamant son passage ; il franchit trois cours gardées par des archers, puis deux autres où il mit pied à terre et continua à pied. Les enfants reçurent des friandises et des ornements ; les aînés brahmanes prononcèrent des bénédictions sur le prince qui devait être couronné ce jour-là.
Alarmé par le repli de la reine, le roi Daśaratha se rendit enfin à la chambre de deuil et trouva Kaikeyí allongée sur la terre nue, le visage détourné, le corps raidi par une colère feinte. Lorsqu’il prit la parole, elle se retourna vers lui avec des mots amers, exigeant les deux anciens vœux : l’exil de Ráma et le couronnement de Bharat. Le roi, accablé d’angoisse, tomba à ses côtés, la voix défaillante, les yeux luisants de larmes non versées, incapable de renier la promesse qu’il avait jurée.
Dans les appartements royaux, une scène plus sombre se déroulait. Le roi, pâle et frappé, était assis aux côtés de la reine, la voix étranglée, les yeux embués de larmes. Lorsque Ráma entra et toucha les pieds de son père, puis ceux de Kaikeyí, sa révérence creusa le désespoir du roi. Ráma sentit la peur le transpercer comme un homme qui aurait marché sur un serpent caché.
Ráma se tourna vers Kaikeyí avec une humble révérence : « Qu’ai-je fait pour mériter une telle colère de la part de mon père ? Une offense inconnue l’a-t-elle courroucé, ou la maladie le tourmente-t-elle ? Dis-moi, chère Reine, afin que je sache quel chagrin étreint le roi. »
Kaikeyí, bannissant toute pitié et toute honte, répondit hardiment : « Ce n’est pas la colère qui agite le roi, mais une pensée qu’il n’ose exprimer. Tu dois accomplir la promesse qu’il m’a jadis faite. Il y a longtemps, lorsque je lui sauvalai la vie au combat, il m’accorda deux vœux. Je les réclame à présent : que Bharat soit sacré roi, et que toi, Ráma, tu partes dès aujourd’hui pour la forêt de Daṇḍak pour quatorze ans. »
Ráma ne vacilla pas. “Pour la promesse de mon père, je partirai. Je précipiterais mon corps dans le feu, je boirais du poison, ou je m’enfoncerais sous l’océan s’il me l’ordonnait. Que des messagers ramènent Bharat promptement. Aujourd’hui, je prends l’habit d’ermite et je pars pour les bois sauvages, vêtu d’écorce et les cheveux tressés pendant deux fois sept ans.” Le cœur de Kaikeyí bondit de triomphe : “Alors pars dès cette heure ; le roi ne se baignera ni ne mangera tant que tes pieds n’auront pas quitté la ville.”
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