Appelez-moi Ishmaël. Il y a des années, me trouvant pauvre et sans but sur terre, j'ai décidé de prendre la mer et de voir le monde aquatique. C'est ma méthode pour guérir la mélancolie et réguler mon sang. Chaque fois que ma bouche devient sombre, ou que mon âme se sent comme un novembre humide et pluvieux, je sais qu'il est temps de partir. L'urgence devient irrésistible quand je m'arrête devant des cercueils, devant des entrepôts, que je suis des enterrements, ou que je ressens une impulsion maniaque de faire tomber les chapeaux dans la rue. Partir en mer est mon alternative au suicide. Tandis que Caton est mort par l'épée avec panache, moi je monte discrètement sur un navire. Cette impulsion n'est pas unique ; presque tous les hommes ressentent une attraction magnétique vers l'océan.
Le plus remarquable fut le squelette presque complet de l’Alabama en 1842. Les travailleurs réduits en esclavage le prirent pour un ange déchu ; les médecins locaux le nommèrent Basilosaurus, supposant un reptile. Mais l’anatomiste Richard Owen reconnut une baleine éteinte, la rebaptisant Zeuglodon—une créature effacée par les mutations de la Terre.
Parmi ces os anciens, Ishmael se noie à l’envers dans la préhistoire. Avant le temps lui-même, quand la glace écrasait les tropiques et qu’aucune terre n’était habitable, la baleine régnait sur la création. Son sillage traçait les Andes futures. L’arme d’Ahab tirait un sang plus ancien que celui de tout pharaon. Les patriarches bibliques semblent des enfants à côté de cette existence antémosaïque. Ce qui a précédé l’humanité lui survivra.
L’image du Léviathan hante également les plafonds égyptiens — à Dendérah, des dauphins et des griffons sculptés encadrent son ancienne forme, nageant avant la naissance de Salomon. John Leo, le voyageur barbaresque, décrivit un temple côtier africain bâti d’os de baleine, où une côte massive enjambe les adorateurs. Certains prétendent que Jonas en émergea. Dans ce temple d’os, Ismaël nous abandonne. Les Nantuckettais et les baleiniers prieront en silence.
Ishmaël pose une double question concernant le Léviathan : si l’espèce a décliné par rapport à sa grandeur antique, et si elle peut survivre à la chasse implacable.
Sur le premier point, les preuves fossiles racontent une histoire surprenante. Les baleines d’aujourd’hui dépassent leurs ancêtres préhistoriques en taille — le plus grand squelette du Tertiaire découvert à ce jour mesure moins de soixante-dix pieds, tandis que les cachalots modernes approchent la centaine. Pourtant, les naturalistes anciens prétendaient que les baleines avaient des dimensions impossibles : Pline écrivait de créatures s’étendant sur des acres, Aldrovande de bêtes de huit cents pieds de long. Ismaël rejette ces fables. Les momies égyptiennes ne sont pas plus grandes que les hommes modernes ; les bovins de prix d’Angleterre surpassent ceux gravés sur les tablettes égyptiennes. Pourquoi la baleine seule aurait-elle rétréci alors que chaque autre créature a grandi ?
La question plus grave concerne la survie. Le buffalo américain semblait innombrable il y a quarante ans ; maintenant il a entièrement disparu des prairies. La baleine fait-elle face au même destin ? La comparaison échoue. Quarante baleiniers travaillant quatre ans s’estiment chanceux de capturer quarante cachalots ; les mêmes chasseurs à cheval massacreraient quarante mille buffles. De plus, la baleine commande des refuges hors de portée humaine. Chassée des mers tempérées, les grandes baleines se retirent vers des bastions polaires, plongeant sous les barrières de glace dans des royaumes d’hiver perpétuel où aucun navire ne peut suivre.
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